Samantha Bailly

Samantha Bailly La Zouzletter (c) Elisa Renouil

Samantha Bailly est l’autrice de plus d’une trentaine de romans, contes, mangas, nouvelles ou guides ; elle est à la tête de l’une des plus importantes association d’auteurs, au sein de laquelle elle défend la littérature jeunesse et ses créateurs ; enfin, elle gère une chaîne YouTube où elle aborde directement avec ses lecteur·rice·s sa passion pour l’écriture et les réalités de la profession : un CV impressionnant pour une jeune femme d’à peine 30 ans, qui aurait pu grandement nous intimider, si Samantha ne dégageait pas, en plus, une grande douceur. Nous l’avons rencontrée dans un café bruyant de la gare Saint-Lazare, autour de jus de pomme à la cannelle, dans une ambiance de Noël, pour discuter ensemble de sujets parfois pourtant peu festifs :
la visibilité des femmes dans la littérature, la précarité des auteurs, le paternalisme
du milieu de l’édition.

 

La Zouzletter : Ton parcours et la densité de ta production sont assez incroyables. Est-ce que tu as toujours eu confiance en ce que tu voulais faire, et en ta capacité à le faire ?

Samantha Bailly : Ah, vaste question ! Quand j’étais petite, je voulais devenir écrivain – dans ma tête, c’était le mot précis –, c’était une évidence. J’adorais écrire, je créais déjà plein d’histoires, et finalement, s’il fallait choisir un métier, passer une partie de sa vie à travailler,
je préférais faire quelque chose qui m’animait et qui me passionnait.
Aujourd’hui, quand je relis mes journaux de l’époque, je constate qu’il y avait un paradoxe entre un manque de confiance – mais que beaucoup de personnes ressentent de manière générale – et une forme de détermination, de « c’est ça ou rien ». Bien sûr, j’ai eu des périodes de doutes profonds, et j’en traverse encore à tous les niveaux, d’un point de vue créatif ou au sujet des conditions dans lesquelles on exerce ce métier, mais j’ai toujours gardé comme point d’ancrage le fait que ce soit ma façon de m’exprimer et de voir le monde. En gros, plus qu’une question de confiance, c’était surtout me dire : « Je n’ai pas envie de passer à côté de ma vie. »

 

Dans le milieu de l’édition, il n’y a quasiment que des femmes, et pourtant on ne voit que des hommes, qui occupent encore majoritairement les postes-clés. Est-ce que c’est quelque chose que tu ressens de la même façon du côté des auteur·rice·s ?

Alors d’abord, j’aimerais m’arrêter quelques secondes sur le mot « autrice », parce que je n’ai toujours pas tranché. Je sais que c’est une question de fond, pour le moment j’écris auteure, mais je n’arrive pas à trouver le mot qui me convient.
Ensuite, pour répondre à ta question, en tant qu’auteure / autrice, je le constate, oui. D’autant plus que je suis présidente de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse : l’édition jeunesse est un secteur que l’on sait particulièrement féminin – il faudrait des statistiques là-dessus, c’est d’ailleurs l’un des sujets sur lesquels je travaille pour l’association. Et malgré tout, dans les postes de pouvoir, on remarque une nette majorité d’hommes. Par ailleurs, je pense aussi qu’il faut s’intéresser à la question de la visibilité, notamment dans les prix littéraires. Il existe une étude statistique transversale (je ne vais pas vous dire de bêtise, il faudra vérifier les chiffres) qui souligne qu’environ 80 % des prix sont attribués à des hommes [NDLR : après vérification, l’étude, réalisée en 2013 par l’Observatoire des inégalités, annonce même 84 %].
Dans les nominations pour le prix Vendredi, l’un des premiers prix de littérature jeunesse lancés par le Syndicat national de l’édition, ou pour les Pépites de Montreuil, lui aussi assez prestigieux, on note qu’il y a un vrai différentiel entre le nombre de femmes qui créent et leur représentation. Le festival d’Angoulême a posé un certain nombre de ces questions pour la BD ; en littérature jeunesse, le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil est tout à fait d’accord pour avoir des discussions avec nous sur ces sujets, ce qui malgré tout est bon signe. La réflexion se doit d’être commune pour déchiffrer ce phénomène et y réagir.

 "Les femmes ont plus de mal à négocier et se sentent beaucoup moins confiantes" Samantha Bailly, La Zouzletter, 2018

Comment est-ce que tu analyserais cette disparité ?

C’est une question que se pose actuellement la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, qui se penche sur le sujet à travers une commission dédiée. En tout cas, de ce que je vois, au-delà de cette question des prix littéraires et des segmentations marketing, il me semble que les inégalités sont déjà présentes pour les auteures en amont de la publication. J’ai pu constater que les femmes ont plus de mal à négocier et se sentent beaucoup moins confiantes. Moi-même, par rapport à mes homologues masculins à succès égal, je me suis rendu compte que cet exercice se déroulait de manière très différente : soit on leur proposait d’emblée des à-valoir [NDLR : avances sur droits d’auteur] plus conséquents, soit eux-mêmes se plaçaient dans une meilleure posture de négociation. Personnellement, il m’a fallu des années avant de sortir de l’infantilisation que je subissais dans mes rapports avec certains éditeurs – heureusement pas tous. Je ne sais pas si c’est une position dans laquelle on m’a mise parce que j’étais une très jeune fille lorsque j’ai débuté, ce qui a accentué le phénomène. L’infantilisation est déjà un sentiment partagé par nombre d’auteurs, hommes et femmes, et quand on est une femme, c’est encore plus criant ! Certains mettent en lien la proportion importante de créatrices en jeunesse et le fait que ce soit le secteur éditorial dans lequel la rémunération des pourcentages sur les livres sont historiquement les plus faibles (en moyenne 5 à 6 %, à se partager entre auteur·e·s et illustrateur·rice·s en cas de collaboration, vs. 8 à 10 % en moyenne dans les autres secteurs). Pour ma part, j’ai vraiment dû faire un travail sur moi-même et développer un certain nombre de compétences juridiques pour délimiter un territoire professionnel et refuser le langage affectif, lié à la fois à une culture éditoriale,
au secteur jeunesse et, de façon plus systémique, à l’attitude de certains interlocuteurs vis-à-vis des femmes.

 

Est-ce que ça a fonctionné ?

Oui, ce changement de positionnement a très bien marché, mais dans une forme de lutte. J’ai d’ailleurs écrit une tribune là-dessus, notamment sur le fait que je suis représentée par un agent littéraire, qui a été énormément relayée. En France, pour les auteur·e·s, cette pratique d’un intermédiaire est peu démocratisée ‑ alors que dans les autres secteurs artistiques, différencier la création du contractuel, c’est acquis de longue date. Par la suite, beaucoup d’auteur·e·s, se rendant compte de ce qu’ils·elles vivaient sans l’avoir jusque-là verbalisé, ont également changé leur positionnement. Moi, j’étais arrivée à un moment où je ne comprenais pas pourquoi je n’arrivais pas à obtenir de meilleures conditions. En modifiant mon attitude, en m’autorisant à travailler d’une autre façon, j’ai obtenu des choses très différentes. Maintenant, je peux dire que je gagne mieux ma vie, mais ça a également été bénéfique à tous les niveaux – il y a davantage de respect et de sérénité. Ça demande de sortir d’une certaine emprise, de se positionner fermement et de refuser cette infantilisation.

"Dire que le secteur éditorial est épargné par le sexisme est un leurre" "Les femmes ont plus de mal à négocier et se sentent beaucoup moins confiantes" Samantha Bailly, La Zouzletter, 2018

De sortir de ce cadre dans lequel on t’avait mise, justement, du fait de ton parcours ?

Oui, à cause entre autres de ma jeunesse et de ma féminité. Vous savez, dans ma carrière, j’ai entendu des phrases du genre : « Écoute, on t’a découverte, tu nous appartiens. » Ça démontre un lien de possessivité très particulier. J’ai aussi été témoin, comme beaucoup de femmes dans le milieu, de comportements déplacés d’hommes dans des positions de pouvoir. Très jeune, à un repas lors d’un salon littéraire, j’ai entendu un éditeur dire à une jeune auteure à côté de moi : « Ton contrat, on le signera dans ma chambre. » J’ai un souvenir cauchemardesque de ce dîner, où personne ne réagissait à table. Moi, je me disais : « mais qu’est-ce que cela signifie ? Que c’est ça, les codes de l’édition pour une jeune femme ? Nous, on doit négocier dans une chambre ? » Cela m’a écœurée. Dire que le secteur éditorial est épargné par le sexisme ou la domination masculine est un leurre. La loi du silence est encore bien présente, elle s’est particulièrement libérée dans la BD, à travers le mouvement « Paye ta bulle », finalement très précurseur de #metoo. Il y a encore un vrai chemin à faire.

 

Ton engagement vis-à-vis de la Charte, c’est quelque chose qui découle de cette réflexion ?

Oui, un peu, mais si on m’avait dit, l’année dernière, que je serais présidente de cette association, je n’y aurais pas cru ! En fait, ma chaîne YouTube, sur laquelle je parle du quotidien des auteur·e·s, ainsi que la tribune dont on a parlé, avaient déjà tissé un lien particulier avec d’autres auteur·e·s, « mes collègues ». J’ai par hasard rencontré l’ancienne présidente, Carole Trébor, qui m’a proposé d’intégrer le conseil d’administration. C’est du bénévolat, autant dire qu’il y a toujours besoin de bonnes volontés ! Puis je me suis présentée à la présidence, assez fortement poussée disons, car les candidatures ne se bousculent pas. C’est une lourde responsabilité, il n’y a pas grand monde qui a envie d’aller au charbon… mais j’y suis allée. Pas sans appréhension, franchement, parce que c’est un rôle difficile, mais en me disant que ça serait intéressant, que ça allait être une expérience, et que cela permettrait d’agir.

 

Lors du dernier Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, avec d’autres associations d’auteur·e·s, vous avez apostrophé Françoise Nyssen, ministre de la Culture et directrice des éditions Actes Sud, au sujet de la hausse de la CSG [contribution sociale généralisée]. Depuis, que s’est-il passé ?

Suite à ce mouvement, nous avons obtenu cette compensation, sur le budget du ministère de la Culture. Néanmoins, la solution technique ne semble pas trouvée ! Ce qui signifie qu’en attendant qu’elle soit mise en place, les auteur·e·s subissent de plein fouet une perte nette de leur pouvoir d’achat. Une situation inacceptable. Plus globalement, la réforme sociale en cours est extrêmement menaçante, et pas que pour les auteur·e·s et illustrateur·rice·s jeunesse : pour tous les artistes auteur·e·s, soit 260 000 personnes. Malgré nos appels, nous n’avons obtenu aucune consultation avec le ministère de la Solidarité et de la Santé sur ce que sera l’avenir de notre statut social. Cette situation est extrêmement grave et inquiétante pour tous les créateur·rice·s, qui se sentent abandonné·e·s et méprisé·e·s. Autant dire qu’on n’a pas fini d’entendre parler de nous cette année… 

"Les auteur·e·s sont les stagiaires du monde de l'édition" Samantha Bailly pour la Zouzletter 2018

Cette fonction que tu as nouvellement prise nous semble correspondre par ailleurs à beaucoup d’aspects de ton travail de romancière. La responsabilité et le courage, ça semble un trait commun à beaucoup de tes personnages, non ?

Je pense que ce n’est pas toujours conscient, mais c’est vrai qu’il a une forme de continuité par rapport à mon écriture. Par exemple, dans Les Stagiaires, j’ai beaucoup traité cette idée de vulnérabilité, notamment dans les rapports de pouvoir : quand un parti est faible, qu’est-ce que ça dit de l’autre, qui en profite ? Et ce rapport de vulnérabilité, je l’ai beaucoup senti, aussi, chez les auteur·e·s, qui sont parfois glorifiés, mais qui vivent dans des conditions que l’on n’imagine pas – 41% des auteur·e·s professionnels vivent avec une rémunération inférieure au SMIC. C’est complètement paradoxal. Les auteur·e·s, à l’origine de toute cette création, sont les stagiaires du monde de l’édition. L’engagement associatif est très lié à mes propres convictions, qui se ressentent très certainement dans mon écriture.

 

Pour continuer sur ton travail de romancière, un autre point nous a semblé capital dans ton œuvre, c’est l’importance des personnages féminins ; est-ce que c’est un choix intentionnel ?

Pas tout à fait… Pourtant, dès mon premier roman, Oraisons, on m’a dit que mon livre était très féministe. Parce qu’il traite de jeunes adolescentes, engagées et très battantes, qui renversent le pouvoir en place et que, dans l’ensemble, il offre une représentation importante de femmes. Mais je ne sais pas si c’est ce qui en fait un roman féministe. Cette question a donc émergé très tôt, et pourtant, à l’époque, je ne me l’étais pas posée. Je racontais juste des histoires qui me plaisaient, avec des personnages qui me plaisaient. D’ailleurs, à 17 ans, quand j’ai publié ce premier roman, je trouvais que les questions féministes étaient presque un combat d’un autre temps. Bon, ensuite, j’ai commencé à travailler dans le jeu vidéo et ça a remis les choses en place ! Dans le monde du travail, je me suis rapidement rendu compte qu’on me faisait, et aux femmes en général, des réflexions qu’on ne ferait pas aux hommes, par exemple sur les vêtements. Ce n’était jamais méchant, mais en tant qu’interlocutrice, je ressentais que l’on attendait de moi soit de plaire, soit d’être sage.
De là a suivi tout un travail de prise de conscience, notamment du fait que la discrimination n’est pas toujours lisible dans les petits détails du quotidien. J’ai alors commencé à refuser des choses, à dire en réunion que je ne voyais pas en quoi les réflexions sur ma jupe nous faisait avancer.
Maintenant que ma vision a changé, ma réflexion sur les personnages est beaucoup plus consciemment engagée.

 

Dans l’un de tes romans les plus célèbres, Nos âmes jumelles, tu traites de la question de l’amitié féminine, avec bienveillance et sans rivalité ; est-ce que c’est important pour toi de mettre en place ce type de modèle ?

Les questions de responsabilité dans ce qu’on écrit sont intéressantes, mais je ne me les pose pas non plus en termes de modèles. Quand j’écris, je ne suis pas en train de faire une leçon de vie à mes lecteur·rice·s, je ne veux pas uniquement raisonner selon une grille de représentations – bien que j’y sois sensible. Par contre, mon écriture, en tout cas dans Nos âmes jumelles, qui est un roman assez intime, a été inspirée par beaucoup d’amitiés féminines bienveillantes qui m’ont aidée, poussée et m’ont permis de me réaliser. Les tandems créatifs de femmes, c’est quelque chose que je connais bien, que ce soit sur YouTube avec Jade ou avec Miya sur notre manga. Ce sont des amitiés qui ont toujours été très positives, ce ne sont pas toujours de longs fleuves tranquilles, mais il y a une forme de bienveillance, d’entraide et de solidarité. Ce genre de rapport me paraît quand même une évidence, une façon d’être au monde un peu plus douce. En dédicace, pas mal de lectrices me disent qu’elles s’y retrouvent beaucoup. Pour elles, c’est une caisse de résonance de leurs amitiés, de leurs façons de monter des projets ensemble, et j’adore cette idée.

 

Tu as beaucoup de lecteurs jeunes, et notamment de lectrices ; en quoi sont-elles différentes de notre génération ?

C’est intéressant, parce que je pense en effet qu’elles sont différentes.
Mais déjà, avec par exemple Anne-Fleur Multon, autrice – je sais qu’elle voudrait que je dise autrice – de Viser la lune, avec qui j’ai plusieurs années d’écart, je sens une différence de génération. Ça fait un peu « vieille » de dire ça, mais je le vois dans les types de réseaux sociaux utilisés, dans des éléments de langage ou dans nos habitudes.
À propos des lectrices, la différence est difficile à définir sans tirer de conclusions un peu hâtives mais, de la même façon, je pense que des choses ont changé dans leurs habitudes,
et que c’est lié au numérique. Leur rapport à internet, notamment, me questionne beaucoup.
Il me semble que mes lectrices sont des jeunes femmes très actives sur les réseaux, qui construisent beaucoup de projets, qui ont des comptes bookstagram [NDLR : comptes Instagram dédiés à la promotion de la lecture], des chaînes YouTube. Certaines jeunes filles deviennent très tôt des influenceuses – à 13, 14 ans –, sont démarchées par des groupes commerciaux. C’est fou de se dire que maintenant, sans aucun encadrement, elles peuvent avoir une telle ascendance et des responsabilités parfois lourdes, se retrouver à gérer des carrières dans des métiers qui n’ont jamais été vraiment balisés. Sur ces sujets, on est dans une zone de flou et c’est ce qui est différent : elles ont entre les mains des outils incroyables et puissants, mais manquent d’accompagnement et d’aide.

 

De ton côté, tu leur donnes des pistes sur ta chaîne YouTube. Est-ce que sa vocation est de guider les jeunes filles ?

De manière générale, la vocation de la chaîne est d’informer les auteur·e·s. J’ai voulu faire ce métier très jeune et je n’ai quasiment trouvé aucune information. Ce sont des conseils, mais il y a aussi une volonté de montrer l’envers du décor, de casser les mythologies et les constructions fantasmées autour des métiers créatifs. On me félicite souvent pour mon succès, mais j’ai longtemps gagné 1 000 euros par mois et ça a été dur, d’autant plus quand on veut être une femme autonome, indépendante et qu’on subit cette précarité. Sur ma chaîne, mon propos, c’est justement : quelle est la réalité de ce métier, qu’est-ce que la société française propose comme cadre, comment on s’en sort ? Le tout avec mon univers, qui peut être qualifié d’assez « féminin ».
D’ailleurs, cette question du ton et de la douceur, on y a beaucoup réfléchit au début avec Jade. Créer une identité qui me ressemble, ça fait partie de la « personnalité » de la chaîne. Mais c’était aussi assumer de parler d’écriture à ma façon, très loin sans doute de la représentation qu’on se fait de l’écrivain, souvent une représentation d’un homme, assez âgé, ambiance Académie française. Quand j’ai lancé mon Tipeee, j’ai eu des commentaires comme : « C’est facile de faire une chaîne sur l’écriture quand on est une jeune femme blonde aux yeux bleus, normal que ça marche. » Oui, bien sûr, parce que si j’ai réussi, ça ne peut pas être parce que j’ai deux Masters, écrit une trentaine d’ouvrages, des scénarios de films, non, c’est parce que je suis une jeune femme blonde. C’est complètement con, mais c’est finalement une raison de plus pour faire à ma façon et ne pas écouter ce genre de réflexions !

 "Me montrer en vidéo, c'était aussi passer le cap de mettre en scène mon corps" "Dire que le secteur éditorial est épargné par le sexisme est un leurre" "Les femmes ont plus de mal à négocier et se sentent beaucoup moins confiantes" Samantha Bailly, La Zouzletter, 2018

Pourquoi avoir choisi la vidéo ? C’est une exposition encore plus forte qu’aurait pu l’être un blog, non ?

J’ai hésité pendant 6 mois. J’ai eu l’idée il y a longtemps, j’avais les moyens techniques,
mais ce qui m’a poussée, ça a été d’en discuter avec Jade, une amie de lycée photographe :
je pense que faire ce projet à deux m’a aidée. Il y a une émulation créée par l’idée de faire équipe ‑ même si c’est moi qui porte la chaîne. Alors oui, l’exposition est importante, mais je dois avouer que les quelques commentaires que je cite sont quand même très minoritaires, parce que ma chaîne est franchement très préservée pour le moment.
Me montrer en vidéo, c’était aussi une façon de passer un cap, celui de mettre en scène mon corps. Parce que ce n’est pas rien, l’image, le rapport à son propre corps et à ses complexes. Prendre en main mon propre corps et l’image que je renvoie, ça m’a beaucoup aidée, ça m’a fait parcourir un chemin incroyable en deux ans que je n’avais pas réussi autrement. Donc c’est vrai que c’est une exposition, mais je la choisis selon mes codes.

 

En tout cas, le rendu est très professionnel. D’ailleurs, tu sembles avoir construit ta carrière d’auteure comme on l’attendrait d’un tout autre métier. Dans ton écriture comme dans les conseils que tu donnes, tu as une approche hyper professionnelle, proche de ce qu’on appelle le creative writing. C’est assez rare en France, et tes vidéos montrent aussi une autre réalité du travail de l’auteur.

Oui, côté maisons d’édition, on m’a beaucoup dit que mon approche avait un côté « trop anglo-saxon ». On m’a reproché de véhiculer une image « trop professionnelle » en tant qu’auteure ! Comme si allier créativité et pragmatisme était absolument impossible, voire disqualifiant. Cette réflexion veut tout dire : un·e auteur·e ne lit pas son contrat, ne parle pas de ça… J’ai déjà entendu : « vous, les auteur·e·s, vous êtes des saltimbanques », dit sur un ton au demeurant bienveillant. Comme si nous étions des êtres à part, des amuseur·euse·s, que nous ne pouvions pas être pris·e·s au sérieux. Les intermittent·e·s du spectacle, eux, ont un statut qui les protège, sont des professionnel·le·s ! Et d’ailleurs, ces mêmes maisons d’édition signent partout ailleurs qu’en France avec des auteur·e·s à succès qui ont une approche professionnelle de leur métier, ce qui ne les empêche pas de créer des œuvres de qualité. On dirait que voir l’écriture comme un métier, que montrer une certaine technicité en plus de la création, est quelque chose de sale. Quand tu n’es pas socialement en danger, tu peux te dire : « Je fais un roman comme ça, c’est un loisir, c’est sympa. » Et dans ce cas, la création peut être un luxe sans rapport avec les contingences matérielles. Mais ça n’a pas été mon cas. J’ai débuté en étant une jeune femme, seule, autonome. Il y avait un enjeu de survie important, et la professionnalisation en découle de manière logique.
La question est de savoir en quoi c’est mal d’être un·e professionnel·le de l’écriture. On se pose la question : écrivain·e est-il un métier ? Mais ne devrait-on pas se demander pourquoi ça ne pourrait pas l’être ? On est professionnel·le dans la musique, la danse, le cinéma, la télévision, le théâtre, on l’est dans d’autres arts, pourquoi, dans l’écriture, c’est si compliqué d’admettre que c’est possible ? On nous enferme dans une sorte de rôle désincarné, ou alors on nous invite à être les « sacrifié·e·s économiques » pour que la chaîne du livre puisse prospérer. Ouvrir ma chaîne sur YouTube, c’était aussi une façon de dire : « On existe, on n’est pas juste des noms sur des couvertures de livres, on a une vie et des besoins. » À partir du moment où l’auteur·e dégage une valeur économique, c’est absolument normal qu’il·elle en obtienne la juste répartition sans être enfermé·e dans cette représentation d’être éthéré.

 

Tu parlais tout à l’heure de ta chaîne YouTube en disant que tu avais un « univers féminin ». Est-ce que tu penses que ça veut dire quelque chose, une « écriture féminine » ?

Je ne sais pas. Pendant mes études, on m’avait imposé une dissertation sur « l’écriture féminine dans les échanges épistolaires ». À cette époque, je ne me posais pas trop de questions, et je me souviens que dans les axes de réflexion universitaires, on nous poussait à qualifier une écriture féminine de « sensible ». Mais aujourd’hui, je n’en sais rien… En tout cas, ça correspond à notre construction sociologique, notre représentation des femmes. Moi-même, on me renvoie souvent à un stéréotype, celui de la fameuse jeune fille blonde aux yeux bleus dont on parlait.

 

C’est quoi ce stéréotype de la fille blonde ?

La blondeur est une question intéressante, par rapport à ce que cela véhicule comme représentations et préjugés ! Femmes et couleur de cheveux, c’est un sujet. En termes de préjugés, le stéréotype de la blonde, c’est la fille candide, vulnérable, douce, stupide, fragile. On en revient aux commentaires par rapport au physique. Avant de créer ma chaîne YouTube et de mettre en scène mon apparence, il n’y avait que mes livres, et c’est ce que j’aime beaucoup dans l’écriture : les gens te connaissent par le biais de tes histoires, une intimité intellectuelle sans contrainte d’espace ou de temps se crée. Aujourd’hui, on me reconnaît en tant que personne, on m’identifie comme un corps. J’ai senti que ça avait changé ce qu’on me renvoyait.

 

Et dans l’autre sens, toi qui es très lue par les adolescentes, tu penses qu’une écriture « pour filles », ça veut dire quelque chose ? Pourquoi y a-t-il tant de jeunes femmes qui te lisent ?

Il n’y a pas que des femmes, il y a aussi des hommes, dont une majorité d’hommes gay. Et plutôt qu’une écriture féminine, je me demande si ce n’est pas surtout le marketing éditorial qui est en jeu. Par exemple, lorsque Nos âmes jumelles a été nommé pour un prix collèges-lycées, les ados avaient adoré, garçons ou filles, mais les profs m’avaient précisé que, quand même, les couvertures ultra girly (c’était deux nanas sur le visuel) étaient des repoussoirs pour les garçons, à cet âge-là. Du coup, je ne sais pas si c’est tant mon écriture que la façon dont la construction s’est faite en reflet du terrain éditorial et dont les choses se segmentent – et pas seulement dans l’édition. D’ailleurs, d’un point de vue commercial, la majorité des lecteurs de young adult [NDLR : littérature pour ado] sont des filles, et marketer les ouvrages très clairement à leur destination est aussi une stratégie pour attirer la majorité du lectorat.

 "La lecture c'est une expérience d'empathie" "Me montrer en vidéo, c'était aussi passer le cap de mettre en scène mon corps" "Dire que le secteur éditorial est épargné par le sexisme est un leurre" "Les femmes ont plus de mal à négocier et se sentent beaucoup moins confiantes" Samantha Bailly, La Zouzletter, 2018

Est-ce que ce ne serait pas aussi lié au fait que l’on apprend aux filles assez rapidement à s’identifier à des personnages masculins alors qu’on laisse entendre aux garçons que les ouvrages mettant en scène des personnages féminins ne sont pas pour eux ?

Tout à fait, ça a un rapport avec l’identification. D’ailleurs, dans le même sens, j’ai vécu une expérience très difficile dans un collège où je réalisais une intervention : il y a une scène de Nos âmes jumelles où le personnage de Matthieu, qui est homosexuel, est harcelé par d’autres élèves. Une petite pièce de théâtre devait en être adaptée, mais personne ne voulait jouer son rôle. C’était terrible, j’ai eu deux heures d’échanges sur le sujet, pour tenter de comprendre ce qui bloquait, expliquer ce qu’est l’homophobie… Il s’agissait pour les élèves d’assumer de ne pas être qu’une représentation de « virilité », de tout ce qu’on impose aux garçons. Ce genre d’expérience, ça te met face à la réalité, des élèves qui trouvent que les couvertures font trop « filles », ou qui disent : « Ah non, je ne jouerai pas un personnage gay. » C’est assez terrifiant. Les interventions scolaires sont parfois très dures pour ces raisons. Mais ça fait aussi partie du travail que l’on prépare avec les enseignants : la lecture, c’est une expérience d’empathie.

 

Comme tu le sais, avec La Zouzletter, on cherche à mettre en valeur le travail de femmes créatrices, qui sont parfois trop peu connues. De ton côté, quelles sont les femmes dont tu admires le travail ?

Dans les artistes de notre génération, par exemple, j’adore Diglee ! Je pense aussi à Marie Spénale et à Charlotte Bousquet. Sinon, en termes de modèle, je dirais Robin Hobb – qui a d’ailleurs pris un pseudo masculin, elle s’appelle en réalité Megan Lindholm. En littérature jeunesse, j’aime vraiment beaucoup Marie-Aude Murail, et je pense aussi à Elizabeth Gilbert, une auteure anglo-saxonne qui m’a beaucoup inspirée, pas que par ses bouquins, mais aussi dans sa façon de parler de créativité, d’être dans le partage et la générosité.

 

Quels sont tes projets et tes envies pour la suite ?

Cette année, j’ai les sorties d’À durée déterminée au Livre de poche et d’Indéterminés, la suite des Stagiaires, chez JC Lattès – et j’aurais clôturé mes deux trilogies. Je suis un peu en baby blues, ça représente cinq ans de boulot, ça fait très bizarre. Je sors aussi la suite du manga Alchimia, et j’ai en plus un projet d’écriture de roman ado engagé avec Anne-Fleur Multon – que j’ai mentionnée tout à l’heure. Pour la première fois, je vais écrire un roman à quatre mains. On est en train de travailler et, alors que pour moi l’écriture a toujours été quelque chose de très solitaire, ça m’éclate !
Sinon, je continue bien sûr mes engagements pour la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, il y a toujours la chaîne YouTube et je travaille aussi sur l’adaptation cinématographique des Stagiaires : le scénario est terminé, et en ce moment je rencontre des réalisateur·rice·s. Donc je rajoute : ne pas faire de burn-out !

 

Pour finir, de quels succès est-ce que tu te sens la plus fière ?

Je pense que c’est de Nos âmes jumelles, surtout pour l’accueil des lectrices et des lecteurs. Je reçois tous les jours des messages, c’est complètement fou. Le livre s’est vendu à 10 000 exemplaires, ce qui est très bien pour un premier tome dans le contexte actuel, mais ce n’est pas pour autant un best-seller… en revanche, il est beaucoup emprunté dans les bibliothèques et a visiblement une grande résonance chez les lecteurs et lectrices. D’ailleurs, très souvent, ces dernièr·e·s me contactent de la même façon : « Je ne vous demande pas de répondre, mais je voulais juste vous dire que votre livre m’a aidé·e et que je me sens moins seul·e. » C’est exactement ce que j’aurais voulu ressentir à des moments de ma vie, notamment de mon adolescence, donc quelque part, j’ai la sensation d’avoir bouclé la boucle.

 

 

 

 

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Maeril

Maeril, dessinatrice et militante. Illustration pour La Zouzletter, Elisa Renouil d'après photo de l'autrice.

 

Maeril est une touche-à-tout engagée d’à peine 24 ans. Elle milite sur tous les fronts et sur tous les réseaux avec sa plus grande arme : le dessin. Confiante, bienveillante et inspirante, elle nous a accordé un entretien qui, à son image, s’est déroulé en ligne. Ou, plus précisément, via FaceTime unilatéral : nous l’avons vue (de travers), elle nous a seulement entendues. On a donc pas mal rigolé, et surtout beaucoup appris.

 

La Zouzletter : Pour commencer, quand as-tu décidé de mettre à profit ton talent pour le dessin pour aborder des sujets de société ou des engagements qui te tenaient à cœur ?

Maeril : Je pense que ça a commencé il y a 2-3 ans. J’avais une page Facebook où je postais des trucs, et je me suis rendu compte que quand j’étais un peu révoltée par quelque chose, si je le dessinais plutôt que de faire un post de 3 000 km que personne n’allait lire, ça marchait beaucoup mieux. J’ai constaté que c’était très utile en termes de vulgarisation, notamment, et que ça me permettait de faire passer des messages que je n’arrivais pas à transmettre autrement.

 

Est-ce que tu t’es toujours sentie militante ?

Sincèrement, non, c’est très récent. Je pense que je n’avais pas les connaissances pour me revendiquer militante avant. J’ai découvert le féminisme super tard, je devais avoir 20 ans. Mon engagement a vraiment commencé à se mettre en place il y a environ un an et demi, quand j’ai rejoint plus de réseaux sociaux et que je me suis plus impliquée, surtout sur Twitter. Rapidement, j’ai été invitée à des events féministes et, à partir du moment où j’ai pu échanger avec mes pairs, j’ai commencé me familiariser avec le vocabulaire militant, par exemple. À partir de là, tout s’est enchaîné super vite, parce que Twitter est un formidable catalyseur.

"J'ai toujours vécu à travers internet, je suis sur des forums depuis que je suis gamine." Maeril pour La Zouzletter, 2017

Est-ce Twitter et, plus largement, le fait de montrer ce que tu fais sur internet qui t’ont permis de lier plusieurs des sujets qui caractérisent ton travail ? On pense bien sûr au féminisme, mais aussi à tout ce qui est self-care, antiracisme, antihomophobie, etc.

Oui. Déjà parce que ça permet d’avoir des échanges avec des gens. Et puis ça a aussi été le moyen de m’ouvrir à plusieurs thèmes. Au départ, je n’étais pas du tout sur l’antiracisme ou les LBGTQIAphobies, je n’étais pas assez éduquée pour en parler, et j’ai toujours mis un point d’honneur à ne pas parler des choses que je n’ai pas vécues. Et surtout, il y a plein de luttes auxquelles je ne me serais jamais intéressée s’il n’y avait pas eu les réseaux sociaux, tout simplement parce que ce sont des outils de communication. J’ai toujours vécu à travers internet, je suis sur des forums depuis que je suis gamine. Pour moi, la communication passe par un ordinateur, surtout autour de ces sujets.

 

Tu es donc très active sur les réseaux, notamment sur Twitter ou Instagram, mais tu viens aussi de relancer ta chaîne YouTube. Tu parlais de la façon dont internet t’avait permis d’engranger des connaissances et des contacts ; justement, sur ces réseaux, à qui parles-tu ?

Principalement à des gens comme moi, entre 16 et 30 ans. Mais ça dépend vraiment de la plate-forme. Par exemple, sur Instagram, mes abonné·e·s sont très jeunes – en tout cas celles et ceux qui sont le plus actif·ve·s et m’envoient le plus de messages –, ce sont souvent des adolescent·e·s. Du coup, j’essaye d’adapter mon contenu, de faire en sorte que ce soit sur mesure pour eux. J’y parle un peu de militantisme, mais j’ai surtout fait le choix de me spécialiser dans le self-care. J’avais lu dans une enquête qu’Instagram était le pire réseau social pour les jeunes, que ça les poussait au self-harm en leur montrant une image complètement plastifiée et glacée de la vie de personnes qui ont l’air de réussir mieux qu’elles et eux. Je me suis dit que j’allais viser spécifiquement les hashtags comme « dépression » et apporter quelque chose de positif.

Sur Twitter, en revanche, la moyenne d’âge de mon audience monte drastiquement, c’est plutôt 20-30 ans, voire plus. Ce sont principalement des femmes, même si pas tant que ça (je pense qu’on est autour d’un ratio 60 / 40 %). Et c’est une audience qui est déjà déconstruite, peut-être pas sur tous les sujets, mais qui est familière avec le militantisme. Ce sont par ailleurs souvent des gens qui ont un certain niveau d’éducation, qui sont dans la communication ou le journalisme.

 

L’un de tes projets les plus populaires est un guide pour lutter contre l’islamophobie, qui s’est retrouvé placardé dans des bus américains. Est-ce que tu peux nous raconter comment ça s’est passé ?

Alors ça, c’est vraiment le truc où j’ai appuyé sur un bouton et où, après, je n’ai rien contrôlé ! C’était en août 2016. J’avais entendu dire qu’il y avait d’énormes montées d’islamophobie, une amie m’avait dit : « Je ne vais plus porter le voile, je n’ai pas envie de me faire casser la gueule » ; ce n’était donc pas un choix personnel, et ça m’a un peu dévastée. Ça peut paraître égoïste, mais c’est le fait de me rendre compte que c’était très réel autour de moi qui m’a fait réagir. Je venais juste de devenir l’une des admininistatrices de la page de The Middle Eastern Feminist, j’ai alors demandé à sa créatrice de l’aide pour mettre en place ce guide. Elle m’a conseillé de me rappeler que j’avais un point de vue occidental, d’essayer de ne pas faire de trucs qui pourraient heurter la sensibilité de quelqu’un. J’ai terminé le guide pendant ma pause déj, je l’ai posté sur la page et sur Tumblr. Ça a explosé : sur Tumblr je crois qu’on est à 300 000 notes !

Ensuite, Jules Darmanin, journaliste chez Buzzfeed, a fait un article sur le sujet. Et quelques heures après, il revenu vers moi pour me dire que les versions anglophones du site voulaient le traduire ! Buzzfeed UK a fait une vidéo, Buzzfeed US a fait un article. Et là, ça a encore buzzé. Ce sont les médias qui ont fait passer le message.

Et puis un jour, un militant de San Francisco m’a dit : « On aimerait faire un crowdfunding pour placarder ton visuel dans le métro. » J’ai accepté, mais je ne pensais pas que c’était quelque chose d’officiel ; en fait, c’était lié à l’équivalent de la RATP à San Francisco, le guide a été affiché dans les trains ! Ensuite, la mairie de Boston l’a vu et a fait pareil. À l’époque, je n’avais pas d’organisation qui gère mes droits à l’étranger, donc je suis passée à côté d’un revenu conséquent pour une jeune artiste qui débute… mais j’étais contente, parce que ça a vraiment permis de diffuser le message. Ces derniers mois, à plusieurs reprises, on a fait savoir à Mme Hidalgo (la maire de Paris) qu’on pouvait travailler ensemble pour le ramener à Paris, mais on n’a jamais eu de réponse.

"C'est une manière très simple de hacker le cerveau de la personne qui t'agresse." Maeril pour La Zouzletter, 2017

Au-delà de la diffusion et de l’importance du message, as-tu une idée des raisons qui ont fait de ce guide un tel succès ?

Le fait que ce guide soit simple d’accès, en images, donc vulgarisateur, mais aussi le fait que je présente une astuce que les gens connaissaient peu, c’est, je pense, le secret. La technique s’appelle « comportement non-complémentaire », non-complementary behavior en anglais. C’est une manière très simple de « hacker » le cerveau de la personne en face de toi quand elle t’agresse, en ne s’engageant pas dans une réponse attendue par son cerveau. Par exemple, pour donner une image plus claire de ce qu’est le non-complementary behavior, une psychologue racontait qu’un jour, alors qu’elle allait passer dans la rue devant un groupe de jeunes un peu agressifs qui sifflaient toutes les nanas qui passaient, elle avait choisi de s’arrêter devant un des mecs pour lui demander l’heure. Il la lui a donnée, elle l’a remerciée, et ça a complètement détruit le truc, parce que ça l’a rappelé à un rôle social tout con, qui t’arrête, et « voilà, qu’est-ce qu’on faisait déjà ? Ah oui, on devait siffler les meufs. Ah ben raté. »

 

En parlant de buzz, il y en a eu un autre en 2017 : tu as alpagué sur Twitter François Fillon, alors candidat à l’élection présidentielle, à propos de ses déclarations sur l’autisme (étant toi-même diagnostiquée comme telle), de façon très pédagogique. Est-ce que tu as senti, par la suite, que cette séquence avait permis de redéfinir un peu le terme « autisme » à une audience un peu plus large, qui l’utilise sans se poser de questions ?

Sur internet et dans la vie réelle, ça a été très différent. En ligne oui, pas mal de gens m’ont dit : « Ah ben maintenant je comprends mieux », il y a eu pas mal de résultats positifs.

Mais lorsque je suis retournée à l’école –  à l’époque j’étais encore étudiante –, un de mes profs a utilisé ce terme comme insulte à deux reprises dans le même cours, et je l’entends toujours un petit peu partout, donc je ne pense pas avoir eu un impact aussi incroyable que ça…

Sur le long terme, en revanche, l’autisme est un sujet que j’aimerais beaucoup traiter. En ce moment, je suis en train de construire des projets de BD et j’aimerais bien en parler, mais pas forcément de manière personnelle.

 

D’un point de vue plus fictif ?

Oui. J’ai lu une bande dessinée, il n’y a pas longtemps, La Différence invisible, sur une nana qui découvre qu’elle a Asperger. C’était bien, je suis contente que ce livre soit sorti, mais il est un peu naïf et il y a énormément de raccourcis, du genre : « les personnes autistes sont hypersensibles ». Non, en fait ça dépend, il y a des autistes à haut niveau de fonctionnement [1] qui manquent d’empathie, ce qui est mon cas. Et, surtout, il n’y a pas Asperger d’un côté et haut niveau de fonctionnement de l’autre, il y a tout un spectre, on admet aujourd’hui qu’il y a des gens, comme moi, qui ont des symptômes des deux.

Bref, je ne sais pas s’il faut que je vienne rajouter une couche ou au contraire s’il ne faut pas que je fasse quelque chose d’un peu différent. Mais j’y travaille, on verra bien.

[1] Toutes les formes d’autisme dans lesquelles la personne est capable d’exprimer son intelligence, d’avoir des interactions sociales et d’être autonome.

 

Justement, quelle influence a l’autisme sur ton travail et ton engagement ? Par exemple, tu viens de dire que tu avais des problèmes d’empathie, or le gros de ton travail prône la bienveillance et fait au contraire preuve de beaucoup d’empathie, non ?

On confond souvent empathie et sympathie. L’empathie, c’est la capacité de détecter les émotions de la personne à côté de toi, sans qu’elle te dise : « Je suis triste » ou qu’elle se mette à pleurer. Et je ne pensais vraiment pas que c’était possible, parce que je ne sais jamais ce que la personne à côté de moi ressent. C’est de la communication non-verbale, et moi, je ne la comprends pas. Quand je l’ai réalisé, il y a un an et demi, je me suis dit : « Mais c’est un superpouvoir, ce truc ! » Pour moi, c’est de la télépathie !

La sympathie, c’est le fait de sympathiser avec les sentiments des autres, de les comprendre – et je comprends comment fonctionnent tous ces sentiments-là, parce que je les vis moi-même. C’est donc à travers moi-même que j’arrive à m’exprimer. Et c’est pour ça que les personnages, dans mes histoires Instagram, c’est moi.

Malgré tout, j’essaye de travailler mon empathie. Au départ, je pensais que c’était un truc qui était en on ou en off, et que chez moi c’était off, mais je me rends compte que, petit à petit, je progresse. C’est comme un muscle, sauf que le mien est complètement atrophié. Maintenant, j’arrive à détecter des trucs, mais c’est vraiment du par cœur : tu t’écris un manuel et tu le relis tout le temps, tu prends des notes. Tu sais que quand il y a un silence de plus de quelques millisecondes, à ce moment-là, c’est que la personne est mal à l’aise, c’est ce genre de trucs. C’est épuisant parce que ce n’est pas automatique.Peut-être aussi que c’est thérapeutique pour moi de faire tous ces projets où j’ai l’air de montrer beaucoup d’empathie, parce que ça me permet de créer un lien vers l’extérieur que je n’ai pas du tout à la base.

"C'est OK, on est là pour apprendre. Mais maintenant tu sais. Et tu agis en conséquence." Maeril pour La Zouzletter, 2017

Un autre de tes projets en ligne a pas mal tourné : de courtes bandes dessinées qui s’appelaient « 10 histoires ordinaires ». Comment ce travail s’est déroulé ?

J’y pensais depuis un moment. J’avais discuté avec l’un de mes amis proches, qui m’avait raconté que, quand on était gamins, il était tout le temps victime de blagues racistes, notamment de personnes que je pensais être ses amis, et je n’avais jamais capté. Je me suis rendu compte que je n’avais pas été là pour lui et qu’il fallait faire quelque chose.

Comme d’habitude, je ne voulais pas parler à la place des autres, j’ai donc fait un appel à témoignages. J’ai essayé de rassembler un panel assez large de ce que ça fait de se prendre toutes ces remarques dans la gueule tous les jours, de ces comportements qui te mettent à part et qui sont extrêmement choquants. J’ai préparé mes dix petites histoires et je les ai postées une fois par semaine.

 

Comment est-ce qu’elles ont été reçues ?

Elles ont eu un impact. Bon, maintenant, quand je regarde, ma première réaction c’est : « C’est quoi ces couleurs ?! », et je n’aime pas le style non plus, mais le message reste le même. Et il a eu l’air de rentrer dans la tête de pas mal de monde. Des gens ont dit que j’avais inventé ces histoires, d’autres que ça leur avait fait du bien qu’on les foute devant le truc. Ce qui est revenu souvent, c’est : « J’en avais aucune idée. » Et c’est OK, on est là pour apprendre. Mais maintenant tu sais. Et tu agis en conséquence.

Ça a aussi beaucoup libéré la parole, notamment autour des gâteaux qui s’appellent « têtes de n*gres ». Des personnes noires se sont exprimées dans les commentaires, ce qui fait que certains se sont rendu compte que ça avait réellement une incidence.

Je me demande s’il ne faudrait pas que je continue à faire ce genre de choses, refaire d’autres histoires ordinaires – le titre est très important, parce que je voulais faire ressortir le fait que c’est terriblement banal, que ça arrive tous les jours.

 

Plus qu’à libérer la parole, tu aides avec ce projet à souligner une réalité méconnue par ceux qui ne la vivent pas.

Oui, c’est un état des lieux, et c’est pour ça que j’ai choisi de les présenter sans commentaires. C’est fait pour dire : « Il se passe ça, vous réagissez comme vous voulez, vous êtes au courant. » Quand je sais que je vais rentrer en terrain miné, je ne m’en tiens qu’aux faits.

 

En parlant de terrain miné : en tant que femme, active sur les réseaux et ouvertement militante, est-ce que tu as expérimenté des choses un peu compliquées sur le web ?

Alors là-dessus, j’ai de la chance. Je crois aussi que mon caractère, de manière implicite, laisse entendre que je suis « une personne de l’internet ». Ça peut paraître improbable, mais quand j’étais gamine, j’étais sur JeuxVidéo.com. Bon, à l’époque, ce n’était pas comme ça, mais c’est vrai que c’était déjà un peu compliqué… Quand tu fais des recherches toutes simples sur Google, il peut t’arriver d’atterrir sur JeuxVidéo.com, parce que les gens inscrits posent parfois des questions complètement random. Eh bien tu remarqueras que la première réponse est souvent une insulte ; dans un deuxième temps seulement, la personne va répondre. C’est vraiment un rite de passage assez brutal, « viril » – c’est masculiniste au possible : on va t’insulter, et si jamais tu te laisses faire, c’est bon, tu fais partie du groupe. En tout cas, quand j’étais inscrite sur le forum, c’était juste ça. Bien sûr, les filles aussi s’en prenaient plein la gueule, il y avait des insultes sexistes, mais à l’époque je ne me rendais pas du tout compte que ce n’était pas normal. C’est parti complètement en live ces dernières années, c’est devenu un repère de fachos et c’est bien dommage. Mais j’y ai acquis les codes et la manière de m’exprimer de quelqu’un qui est là depuis longtemps. Et je pense qu’au début, quand j’ai commencé à gagner en audience, ça m’a été utile pour ne pas me faire attaquer comme certaines de mes amies qui n’avaient pas ces codes et qui passaient pour des personnes « étrangères ».

 

Tu n’as pas l’impression que cette espèce de discrimination est une reproduction d’une certaine forme racisme un peu chelou, celle qui dit « toi, ça va, tu n’es pas un·e arabe / noir·e / etc. comme les autres » ?

Oui. Il y a une citation que j’aime beaucoup, qui dit : « To understand racism, you need to understand power dynamics. To understand sexism, you need to understand power dynamics [2] », et ça marche pour toutes les formes de discriminations. Les dynamiques de pouvoir, c’est toujours la même chose, et les rites de passage sont partout. Sur les forums de JeuxVidéo.com, ils ont reproduit leur propre microsociété et tu n’y entres pas comme ça. C’est tout bête. Ils ont leurs propres codes, comme sur 4Chan.

Pour revenir à la question initale, il faut aussi savoir que j’ai appris à me protéger assez rapidement. Sur tous les réseaux, j’ai très vite compris que ça servait à rien de répondre et que je n’étais pas là pour convaincre ceux qui sont agressifs ou fermés. Maintenant, quand quelqu’un vient ouvertement répandre sa haine, je le bannis. Ce n’est pas de la censure, c’est juste qu’il y a plein d’autres pages, tu peux aller cracher ton venin ailleurs, mais sur la mienne, je fais ce que je veux. Je suis très pragmatique à ce niveau-là : on n’a pas le temps pour ces gens-là, tout simplement !

[2] Pour comprendre le racisme, il faut comprendre les dynamiques de pouvoirs. Pour comprendre le sexisme, il faut comprendre les dynamiques de pouvoirs.

"Si je peux utiliser mon manque d'empathie comme arme, je ne vais pas me gêner !" Maeril pour La Zouzletter, 2017

Est-ce que c’est ce recul qui te permet de trouver la force de mener autant de luttes de front, de prendre cette responsabilité dans le combat militant ?

Probablement. Et le fait que je n’ai pas beaucoup d’empathie m’aide aussi pas mal : parfois, des gens ont un comportement censé être insultant et je ne m’en rends même pas compte ! Ça ne me touche pas, et j’en suis très contente. Si je peux l’utiliser comme arme, je ne vais pas me gêner !

 

Sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram et Youtube, tu es militante, mais pas que, puisque tu postes parfois des selfies, des tenues, des conseils beauté… Est-ce que c’est compliqué de jongler entre ces deux aspects ?

Grave ! Les gens s’attendent à ce que tu appartiennes à une catégorie ou à une autre. Professionnellement parlant, c’est con de jouer sur plusieurs tableaux… Donc j’essaye de vraiment diviser les deux. Si je le faisais très bien, je pourrais être vue simplement comme une personnalité avec sa vision, que je transmettrais à travers tous les médiums. Sauf que je viens juste de commencer et que je ne suis pas une virtuose. Mais si un jour je le peux, je ferais comme Rihanna ! Elle est un peu un exemple, parce qu’elle est sur tous les fronts. C’est très difficile à construire, ça demande des années de travail.

À la place, j’ai choisi de me concentrer sur tout ce qui est visuel : là, je prépare un film d’animation, j’ai vraiment envie de me faire connaître de l’industrie et de réussir à gravir les échelons. Il y a plein de gens que j’admire, dont je me dis à présent que si je me donne à fond, je pourrais bosser avec eux. Et c’est vraiment beaucoup plus intéressant ! Les tenues, tout ça, c’est cool, mais j’ai vraiment envie de collaborer avec des artistes, de produire des choses, et j’y travaille.

Si j’arrive à créer sur internet tout un univers visuel et graphique militant, et en même temps esthétiquement intéressant, et bien j’aurais accompli mon rôle pour toute la vie.

 

Tu viens de prendre un peu d’avance sur notre question suivante, celle de tes ambitions pour la suite !

Oui, je suis super excitée par ce projet de film d’animation. C’est incroyable, parce que tu y penses, puis un jour tu te dis que tu vas le faire, et au final tu te rends compte que tu peux, si tu oses. C’est pour ça que j’aime beaucoup la vidéo de Shia LaBeouf, dans laquelle il dit juste « Do it ! » C’est vraiment difficile d’agir, de se dire : « OK, je le fais » sans se poser de questions. Après, c’est facile, en fait.

"Cette sororité productive, c'est ce qui me donne le plus de force", Maeril pour La Zouzletter, 2017

Tu parlais de Rihanna et des gens avec qui tu avais envie de bosser. Est-ce qu’aujourd’hui, dans notre génération, il y a des meufs qui sont pour toi des références, que tu admires et qui te donnent la patate ?

Ouais, plein ! Il y a beaucoup de femmes que j’admire dans mon entourage. J’ai envie de citer mon amie Cécilia, c’est une boule d’énergie, elle est tellement forte, c’est incroyable ! J’adore ce genre de personnes, avec lesquelles tu peux créer des projets de nulle part et échanger des informations, et je trouve qu’on en a énormément besoin, en tant que femmes.

Mais il y a plein de gens qui m’inspirent. Si je devais quoter, je dirais Wissale, des Féministes contre le cyber-harcèlement, Sarah Zouak, de Lalaab, Rokhaya Diallo, Anaïs Bourdet de Paye ta Shnek… ce sont des femmes que je vois régulièrement, et on arrive vraiment à construire des choses ensemble. Je n’ai pas les mots pour le décrire, parce que je n’en fais l’expérience que depuis peu de temps, mais cette espèce de sororité productive, d’un point de vue aussi bien professionnel que militant, qui commence à se mettre en place autour de moi, c’est ce qui me donne le plus de force. Je sais que je vais toujours sortir hyper inspirée de ces événements. Quand j’étais au festival Chouftouhonna, en Tunisie, je sortais mon téléphone à la fin des projections de films féministes pour noter des idées. Les sujets abordés étaient précis, intelligents. Tu vois vraiment ces femmes construire des théories sous tes yeux ! C’est incroyable, parce que tu te rends compte que ça va entrer dans l’histoire. C’est un grand privilège de pouvoir en être témoin.

Donc, je dirais toutes les femmes avec lesquelles je travaille en ce moment, de près ou de loin, toutes les femmes avec lesquelles j’échange, avec lesquelles je milite. Et aussi ma mère, et mes grands-mères, parce que ce sont de sacrées numéros, et que chacune à leurs manières, elles ne se laissent pas faire.

 

Une dernière question : quelles sont les réussites dont tu es la plus fière ?

Clairement, le guide a fait beaucoup de bien et j’en suis très très fière. Je n’aurais jamais pensé pouvoir aider des gens que je ne connaissais pas, comme ça… J’espère qu’il va continuer à beaucoup voyager.

Du compte Instagram aussi, parce que je reçois des messages tous les jours de gens qui disent que ça les aide.

Et je suis aussi heureuse de tout ce que j’ai pu créer à travers les rencontres que j’ai faites l’année dernière. 2017 a été incroyable pour moi, beaucoup de choses se sont jouées, tout s’est cristallisé. Je sais que je vais évoluer avec ces personnes pendant très longtemps, et je suis persuadée qu’on pourra en faire quelque chose de grandiose.

 

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Sophie Marie Larrouy

Sophie Marie Larrouy est humoriste, comédienne et autrice d’un premier roman, L’Art de Guerre 2, paru cet hiver chez Flammarion, qui raconte l’histoire d’une jeune femme d’aujourd’hui et de ses combats ordinaires. Elle est également la toute première zouz que nous avons interviewée pour cette newsletter.

Nous l’avons rencontrée un jour gris d’hiver, et nous avons passé une heure en terrasse, sous le crachin parisien, à discuter, boire des cafés, fumer des cigarettes et rire un peu bêtement à chacune de ses blagues (l’enregistrement audio le confirme).

 

La Zouzletter : On vient toutes les deux de finir ton roman et nous l’avons beaucoup aimé ! Est-ce que tu pourrais nous raconter un peu comment t’est venue l’envie d’écrire et quelle était ton ambition pour ce projet ?

Sophie Marie Larrouy : J’ai toujours écrit, depuis toute petite. Pas des journaux intimes, plutôt des poésies ou des trucs un peu chelous. J’ai toujours été dans la réflexion, même si c’était un peu naïf ou mal formulé. Pour autant, je ne pensais pas que je pouvais écrire de la fiction, faire de la littérature. Je me savais simplement capable de réaliser des livres de commande ou des guides, des exercices un peu plus télécommandés qui me semblaient plus faciles.

 

Pourquoi est-ce que ça ne te paraissait pas possible ?

Je ne sais pas, ça me faisait sûrement un peu peur ! Je viens d’un milieu où c’est rare d’écrire des romans ; je ne dis pas ça par misérabilisme, mais c’est vrai que l’on n’ose pas vraiment prendre la parole. En plus, je suis une meuf. Alors t’imagines bien que là, je suis censée avoir quatre gamins et faire des ateliers pâte Fimo pour Noël. Pourtant j’ai toujours eu envie d’écrire. J’ai commencé par l’humour, ça me déculpabilisait, je me disais : « Ça, j’ai le droit, ça va, c’est rigolo. » Bon, les thèmes de mon premier spectacle, c’était quand même le viol, les parents et Francis Heaulme…

C’est mon éditeur, que je connaissais par ailleurs, qui m’a suggéré d’écrire un roman. Je lui avais proposé plein d’autres projets qui ne l’avaient pas convaincu, j’étais d’ailleurs hyper vexée : quand tu pitches une histoire, t’as envie qu’on te dise oui et d’aller acheter des habits chez H&M avant même d’avoir touché ton chèque, pour te récompenser ! Mais il lisait mon blog, il savait ce que j’avais envie de faire, il m’a répondu de travailler plutôt sur un roman et d’essayer d’écrire un chapitre. Je l’ai fait en une fois, j’ai adoré, et aujourd’hui, ce chapitre est peu ou prou le second du roman.

 

Est-ce que publier ton premier roman aux prestigieuses éditions Flammarion t’a permis de toucher un public différent de celui qui venait te voir en spectacle, regardait tes vidéos ou lisait ton blog ?

Oui, d’ailleurs même les gens qui me suivaient ne pouvaient pas forcément présupposer de ce que j’allais écrire. Pas mal d’entre eux ne soupçonnaient pas, notamment, que j’avais une si forte back story.

Mais tout le monde a quelque chose à dire ! Quand j’invite des meufs, notamment dans les podcasts que j’anime, on me répond souvent : « J’ai pas de répartie, j’ai rien à dire ». C’est récurrent, c’est pour ça que je me permets de le souligner, pour pouvoir éventuellement le « réparer ». Il ne faut pas que les meufs hésitent. Ça ne veut pas dire qu’il nous faille brailler et rire trop fort : tu peux te faire remarquer en réfléchissant, en tenant un propos. Et même si t’es différente, ce n’est pas grave, tu existes.

Plus jeune, quand j’avais 20 ans, je ne savais pas quoi dire. Je sentais que j’avais un truc, mais je ne voyais pas comment l’articuler. J’ai réussi, à force de solitude et de réflexion – je ne dis pas qu’il faut souffrir pour arriver à construire sa pensée, simplement qu’il faut se poser pour réfléchir, et ne pas se construire en miroir, par rapport à ce qui marche déjà ou à qui on aimerait ressembler. On peut avoir des inspirations, bien sûr, mais c’est important de ne pas plaquer sur soi ce que les autres ont déjà fait et qui fonctionne. C’est trop facile, et surtout, un petit mensonge au début, ça devient ingérable à la fin.

En parlant d’inspiration, justement, ton livre a été pas mal comparé à certains écrits de Virginie Despentes. On a notamment noté cette phrase : « C’est pas facile d’être un mâle-alpha quand on est une fille de 15 ans et demi », qui nous a rappelé certains passages de King Kong Théorie. Est-ce qu’elle a été une référence pour toi ? Ou est-ce que tu avais d’autres inspirations en tête ?

C’était une référence lointaine, parce que j’ai découvert Despentes assez tard, vers 26-27 ans. Et encore, je ne suis pas sûre-sûre d’avoir lu King Kong Théorie, mais je l’ai parcouru et j’ai été impressionnée. Je crois que je n’avais pas tant besoin de le lire que d’avoir un marqueur d’une meuf qui faisait quelque chose qu’elle avait envie de faire.

Sinon, en réfléchissant à mes autres influences, je pense à un livre que j’ai lu ado, Boumkœur, de Rachid Djaïdani. C’était son premier roman, une histoire un peu loufoque qui se passe dans une cave. Ça m’a beaucoup plu.

Mais sur la question des modèles, on m’a fait remarquer il y a quelques jours que dans L’Art de la guerre 2, à l’exception de ma famille, les portraits et descriptions les plus poussés étaient ceux de gens à qui justement je ne voulais pas ressembler : la fille à l’accueil à Carrefour pour l’entretien d’embauche, Anaïs et les meufs en vacances, la nana de l’île d’Yeu. Je pense que c’est parce que je viens de l’Est. À l’époque (maintenant ça s’arrange un peu), on n’avait pas tellement accès à la culture – ou alors on ne s’y intéressait pas, je n’arriverai jamais à savoir –, mais en tout cas, on n’avait pas de référents cool à qui s’identifier.

 

Mais n’est-ce pas aussi important de savoir qui tu ne veux pas être ?

C’est sûr, c’est une première façon de se définir. Je me demande si ce n’est pas aussi un peu casse-gueule. C’est important d’avoir des références positives. Or quand tu me poses la question, à part Despentes, j’ai un peu de mal à donner des noms… Sauf bien sûr dans mes copines : là, je citerais Rokhaya Diallo, qui pour moi sera présidente dans dix ans ; Audrey Vernon, une comédienne qui prend la défense de tous les salariés en grève et joue son spectacle, « Comment épouser un milliardaire », dans les usines ; et évidemment Océanerosemarie qui a une rhétorique implacable et qui construit vraiment sa pensée. Mais en influences plus lointaines, j’ai encore du mal à trouver.

 

Est-ce que tu penses que L’Art de la guerre 2 est un livre féministe ?

Bah, ouais ! Il faut vraiment qu’on fasse la paix avec le féminisme, ce n’est pas un gros mot !

Je suis de l’école qui englobe le féminisme et le militantisme. Je crois que c’est propre à chacun, selon le milieu d’où l’on vient et les combats qui nous sont chers : on fait une sorte de package. Et pour moi, c’est important de redonner la parole au peuple, à tous les gens qui sont au ban de la société, en fait. Ce sont les combats qui me parlent à moi, le militantisme des milieux modestes – je n’aime pas trop le terme « populaire », les milieux modestes ne sont pas très populaires… Donc je suis féministe, et surtout pour celles et ceux qui n’ont pas la parole.

 

Ça se sent d’ailleurs beaucoup dans ton livre, dans lequel tu as un discours sur le sujet hyper touchant et toujours plein de bienveillance. Est-ce qu’il y avait une volonté de ta part de « visibiliser » un milieu qui l’est peu ?

De ouf ! Mais je n’en avais pas conscience en commençant. Cette question du milieu, c’est vraiment quelque chose qui me tient à cœur. Et comme chaque sujet qui me tient à cœur, ça me faisait un peu peur de le traiter, j’avais plutôt tendance à le mettre à distance pour éviter d’être déçue.

D’ailleurs, dans tous mes jobs, je me suis dit : « Ouais, ça va, on s’en fout, c’est marrant à faire », pour que tout le monde sache que ce n’était pas important pour moi si ça ne marchait pas. Or ce n’est pas vrai ! Et ce livre, c’est le premier projet que je prends au premier degré, c’est-à-dire que je m’arrache pour la promo, je le chéris, j’ai envie qu’il vive sa vie. Juste avant sa parution, Christophe, mon éditeur, m’a dit : « Écoute, s’il ne marche pas, sache que ce n’est pas parce qu’il est de mauvaise qualité, il y a plein de bons livres qui ne se vendent pas. » Je lui ai répondu que c’était OK, que j’avais l’habitude de faire des choses qui déchirent mais que personne n’écoute ou ne regarde. Pour moi, c’est plutôt s’il marchait que je ne savais pas comment réagir. C’est là que j’ai pris conscience que j’avais le droit. Et quand le livre est sorti, que les gens ont été contents et m’ont fait des retours cool, je me suis dit que je n’étais pas folle !

 

Dans les entretiens que tu as pu donner, tu as souvent parlé, justement, de cette importance de se prendre au sérieux, du premier degré ; cette démarche paraît être le résultat de tout un cheminement, non ?

Oui. Il faut avoir un sacré caractère, et j’admire vraiment les gens qui le font naturellement ! Généralement, on dit d’eux qu’ils se la racontent. En fait, c’est trop mignon. Si tu travailles et que ton objectif de la semaine, c’est un afterwork le jeudi soir, c’est trop stylé aussi. Nous, on est là à trouver ça dégueulasse, mais on passe le lundi soir à chialer chez nous pour aucune raison – « Mais il n’y a pas de but à la vie ! » –, alors que les autres disent : « Plus que trois jours et c’est l’afterwork ». Finalement, ça ne sert à rien de se moquer de qui que ce soit, parce que franchement, t’es pas plus maligne !

Ce n’est pas facile d’accéder à ce premier degré, mais ça vient aussi peu à peu. On ne peut pas aller plus vite que la musique : maintenant, j’assume que des choses soient importantes pour moi-même, même si finalement elles ne marchent pas. Genre samedi, j’ai fait un passage sur scène de 5 min qui n’a honnêtement pas fonctionné, mais j’y tenais. C’est dur de dire : « Ça me fait chier que ça n’ait pas marché et il faut que je travaille pour y arriver. » C’est difficile de travailler, c’est long et fastidieux. Mais puisqu’on a que ça à foutre et qu’on est là pour s’occuper, autant se dire que ce n’est pas grave. Je crois vraiment qu’il faut toujours essayer de rester positif avec soi-même. Être gentil avec soi, c’est important. Il n’y a personne qui sera gentil avec nous si on ne commence pas par dire : « En fait je suis super ». Fin. Sans avoir à dire : « Parce que nanani nanana ».

Dans ton roman, tu traites régulièrement du concept de sensibilité. Nous ne l’avons pas compris toutes les deux de la même manière. L’une l’a plus entendu d’une manière politique et sociale, et l’autre d’une façon très intime, plutôt dans le sens de l’émotivité, de la santé mentale. Toi, comment tu définirais ce terme de « sensibilité » ?

Il y a un peu des deux… Disons que quand tu bosses, que tu es « en survie », tu n’as pas le temps de construire tes éléments de langage pour savoir qui tu es et te défendre. Quand j’avais 20 ans, je voulais devenir écrivain public, aller dans les mairies pour rédiger les courriers que les gens ne pouvaient pas écrire parce qu’ils n’avaient pas le temps ou qu’ils ne savaient pas. Mes parents travaillaient beaucoup, n’avaient pas le temps et, très naïvement, j’en garde cette image de gens qui n’ont pas les armes pour se défendre. C’est à cet endroit que je place cette sensibilité. Pour moi, c’est un dommage collatéral de cette impossibilité à se cultiver, à être heureux, à prendre le temps de rien foutre. Dans cette survie-là, tu es enfermé·e dans toi-même. Tu n’as pas le temps de faire une séance de psy – parce qu’attends, on ne va pas allez chez le psy, on n’est pas fous ! –, tu as une fragilité psychologique que tu ne règles pas. Le corps colmate, trouve des solutions, survit. Mais parfois, ces réponses urgentes ne sont pas les bonnes, et ça provoque une sorte de sensibilité, de sursensibilité, parce qu’on fait avec nos armes.

J’ai le souvenir de fois où, vraiment, je me suis dit que je n’allais pas y arriver, que je n’avais pas les épaules ni le cerveau nécessaires pour réussir à avoir envie de trouver un but dans la vie. Je me sentais coincée à l’intérieur de moi.

 

Ces armes, ces éléments de langage, c’est pourtant quelque chose dont tu as su faire une force. Dans tout ton travail (écriture, podcasts, scène, etc.), tu as développé une langue et un rapport aux mots particuliers, tu mélanges notamment tous les registres, un peu à la Zazie dans le métro. Est-ce que c’est quelque chose que tu as travaillé ou est-ce que c’est venu par habitude, par tes boulots, par tes potes ?

En fait, c’est grâce à ma famille, et malgré leurs jobs de survie. C’est ce que les gens ne comprennent pas : ce n’est pas parce qu’on n’a pas de sous qu’on est forcément débiles. Mes parents ont toujours eu un vocabulaire trop marrant, utilisé des mots soutenus au milieu d’autres plus habituels. Ils étaient chics ! Ils ont toujours porté une attention importante au vocabulaire, au fait de ne pas faire de fautes.

Ça m’a apporté au final de bien aimer les mots, chaque mot doit être à la bonne place, les accords doivent être bien faits, etc. ; mais aussi le fait d’être « empathique » vis-à-vis des autres manières de parler.

 

Est-ce que tu penses que ce langage t’aide à mettre sur les choses d’autres mots, à les souligner différemment ?

Ouais ! En fait, tout ce que je fais, quel que soit le médium, c’est un essai de poésie injecté autre part que là où ça devrait être. Mais il n’y a pas que moi qui fais ça. Je pense par exemple à Baptiste Lecaplain, qui a un univers très décalé. Quand tu le vois, c’est un mec châtain avec le nez aquilin, donc tu te dis « OK, c’est juste un Normand ». Mais il a une nécessité d’injecter du rêve et de l’absurde dans le quotidien.

Il y a aussi Yacine Belhousse, un comédien qui a un univers également très barré, et c’est chanmé parce qu’il t’emmène vraiment loin, depuis la porte de la Chapelle vers des extraterrestres qui sont en fait des clés, et ce sont des clés qui ont perdu leurs clés. Je trouve ça tellement joli de faire un Boggle avec plein d’univers, de tout secouer et de voir ce qui en ressort. Peut-être qu’on galère plus parce que ça n’a pas forcément de précédent, ce n’est pas nécessairement facile, on n’entre pas sur scène en déclarant : « Je ne sais pas si vous avez remarqué… » Les gens ont moins l’habitude d’entendre ça, mais on va y arriver ! De toute façon, on n’a que ça à foutre, non ?

Tu parlais tout à l’heure de bienveillance. En lisant ton roman, c’est un aspect qui nous a effectivement frappées plusieurs fois. C’était aussi le cas dans le livre BFF, avec Navie, dans lequel vous parlez pas mal de la rivalité dans laquelle on éduque les femmes. Est-ce que cette bienveillance envers les femmes est naturelle ou est-ce que tu l’as travaillée ?

Putain, vous posez vraiment de bonnes questions ! La réponse n’est pas évidente. Je pourrais mentir et dire que j’ai toujours eu un esprit de sororité très fort, mais non, je ne pense pas…

Je crois que le souci, en réalité, c’est de ne pas transformer cette rivalité en autre chose, de vouloir sauver tes copines, tes potes, tes mecs, tes meufs, etc. En l’occurrence, ce n’est pas une qualité non plus parce que ce n’est pas égalitaire.

Ce n’est pas facile de rester à sa place, parce que c’est un endroit qu’on ne connaît pas très bien. Même avec ses amis, ce n’est pas facile. Ce n’est pas forcément une qualité de dire : « Moi, on peut m’appeler à 4 h du mat’ et j’suis là ». Non, parce que c’est chiant en fait. Ça donne le sentiment d’être indispensable, et c’est quand même un truc où tu te la racontes et où t’attends un peu quelque chose de la personne que tu as « sauvée ». Donc non, ça n’a pas été évident – et tu vois, j’y réfléchis.

 

Plusieurs fois dans ton roman, tu commences des descriptions parfois un peu négatives, notamment de femmes, que tu termines avec beaucoup de bienveillance, par « on pourrait être copines ». Comme la meuf de l’île d’Yeu, qui a raison à la fin. Ça désarçonne les lecteur·rices.

C’est qu’il n’y a pas de bonne manière. C’est ça qui est chiant et qui crée un vide intersidéral. Je ne sais pas si ça vous fait ça, mais je me dis parfois : « Ouah, à quoi on sert en fait ? » Tu tombes dans un vortex où tu commences à réfléchir et tu te dis : « Je suis là, je suis pas là : c’est pareil. » C’est cool si les gens sont contents de me voir quand j’arrive ou pensent à m’envoyer un texto pour mon anniversaire, mais en vrai, si tu prends du recul sur tout, on s’en fout : c’est ça qui est chaud !

 

On parlait tout à l’heure de sororité et de solidarité féminine ; en regardant un peu ton parcours, il nous a semblé que tu avais fait pas mal de rencontres, notamment de nanas, qui t’ont amenée dans des directions différentes. La solidarité féminine est un concept important pour toi ?

De ouf ! Et là, pour le coup, ça l’a toujours été, j’ai toujours eu des copines très proches. J’en attends beaucoup des meufs, c’est aussi un revers, parce que mes copines me déçoivent parfois.

 

Tu en attends plus des meufs que des mecs ?

Oui, je pense.

 

Tu sais pourquoi ?

Je crois : parce qu’on est là, on mène notre barque. Cela dit, les hommes aussi, c’est pas le problème, c’est vraiment pas contre eux. Mais moi, en tant que femme, je sais ce qu’on fait, je sais ce que ça nous coûte. Je suis vraiment très émue et ravie d’avoir des alliés de l’autre genre, et je les remercie. C’est très important, c’est vraiment super qu’ils comprennent qu’on en chie des ronds de chapeaux.

Dans mon travail, je suis plus dure et plus didactique avec les meufs quand je vois qu’elles tiennent des propos problématiques, parce que, sérieusement, on n’a pas le temps de se tirer dans les pattes. Meuf, fais attention, tu as une responsabilité, surtout aujourd’hui où, grâce au ciel, on a la parole et il ne faut pas qu’on déconne sur comment on construit ce qu’on dit. Quand des meufs disent : « Ouais, t’as grossi », je réponds : « Non mais so what, quoi. C’est vraiment ton seul problème ? » Je sens que je suis un peu plus agressive. Parce qu’aux gars, je dis : « C’est bon, tu as raison. Tu sais quoi ? Traîne avec moi une journée et on en reparle après, on verra si tu vas pas me dire : “Je suis épuisé, putain, sortez-moi de là”. » Je vois bien que même ceux qui sont de bonne foi ne comprennent pas à 100 % ce qu’on vit, ce à quoi on aspire.

 

Tout à l’heure, tu parlais de ton corps, ça nous fait penser à plusieurs photos que tu avais postées sur Instagram, accompagnées d’une longue légende axée body positive. C’est quoi ton rapport à ton corps ?

Je ne suis pas pudique. Pas parce que je suis exhib’, je précise parce qu’on oppose souvent pudeur et exhibitionnisme… Mes copines, même pour rigoler, disent : « Non mais SML elle est exhibitionniste ». Non, c’est juste qu’il n’y a pas de raison que je cache mon corps plus que n’importe qui. J’ai même d’autres copines qui me disent : « Putain, c’est court, hein ? »

 

Sérieusement ?

Oui ! Mais juste par réflexe, comme un atavisme. Je suis une femme, il paraît que je suis bonne, OK (pour une certaine partie de la population, encore une fois, ce n’est pas général), mais mon corps est un outil. On avait fait une émission sur la pudeur avec Adrien Ménielle, on avait à peu près le même rapport à tout ça : nos corps sont des instruments. Mise à part la cigarette (mon seul vice !), j’essaie de le chérir, de bien l’habiller parce que c’est une de mes passions, d’en prendre soin, d’être gentille. Quand on m’oppose une résistance, genre « c’est trop court », je me dis que je ne décide pas pour les autres, donc il n’y a aucune raison, vraiment, qu’ils décident pour moi ! Ce que je réponds, c’est que c’est de la paresse intellectuelle de regarder comment je suis habillée plutôt que d’écouter ce que je dis.

Est-ce que tu pourrais nous parler du podcast féministe que tu animes avec Navie ? Il nous semble que c’est un outil assez chouette pour démocratiser une parole féminine hyper libre, un peu différente et décalée. Est-ce que c’est l’un de vos combats ?

L’Émifion a toujours été un peu militante. Non pas qu’on soit plus malignes que tout le monde, mais on a toujours envie que les gens se sentent bien. On a vécu des choses très différentes plus jeunes, mais on a toujours été tributaires du regard des autres, notamment du regard des hommes – puisqu’on est hétérosexuelles toutes les deux –, et c’était important pour nous qu’il y ait une nouvelle voix. On l’a fait une fois lors d’une Nuit originale et ça a fonctionné. Aujourd’hui, on aimerait bien faire autre chose (ça fait deux ans et demi maintenant), mais les gens nous disent : « Nooooon, n’arrêtez jamais ! » Parfois, on répète les mêmes messages, mais avec la notoriété vient la responsabilité. C’est donc à nous de savoir si on a envie de continuer ou pas [Spoiler alert : depuis cette interview, leur décision est prise : c’est fini !, ndlr], mais en tout cas il faudra faire quelque chose. Soit quelqu’un reprend, soit on continue…

 

On a grandi avec Doc et Difool, et qu’est-ce que ça aurait été bien d’avoir deux meufs à la place, avec des discours féministes !

C’est fou, parce que tout le monde le pense ! Les gens sont traumatisés de quasiment tout ce qui concerne leur sexualité, leur sensualité ou leur genre – parce qu’on dit les meufs, mais il n’y a pas que les meufs. Il y a une représentation publique des hommes forts, musclés et qui sont de très bons copains. Ils ont été biberonnés à une manière de faire l’amour qui ne correspond pas à la réalité et souffrent d’une injonction folle à être sexuels. On a appris pendant l’émission, au fur à mesure des « édifions », on s’est appris aussi, on a réalisé des choses. Je sens que je suis en train d’évoluer par rapport à ma sexualité, par exemple. Avant, je faisais tout bien comme il faut et je pensais que je kiffais. En fait, c’est par phases : aujourd’hui, il y a des fois où je n’ai pas d’intérêt pour le sexe, contrairement à avant où je me forçais un peu, parce que « c’est comme ça qu’on garde quelqu’un ». C’est en train d’évoluer, et c’est quand même une grosse avancée.

 

De quels succès te sens-tu la plus fière ?

Déjà du livre. Mais en fait, ce serait plutôt quelque chose qui en découle : le court-métrage qui est issu du chapitre sur les plans cul. Ça a vraiment été beaucoup de travail. J’ai appelé des nouveaux copains et des gens que je connaissais depuis des années, qui ont appelé d’autres gens. Tout s’est fait assez naturellement et de façon très positive, on m’a fait confiance et j’ai pu faire confiance à des gens. Pour moi, c’est vraiment à ça que servent les moments où tu te dis : « Mais j’en chie, j’en chie, c’est pas possible ! » Au bout d’un moment, ça sert à quelque chose, c’est pas gratuit, tous ces moments où il est 18 h et que t’as qu’envie de fumer des clopes chez toi et que « J’ai pas envie d’appeler quelqu’un et personne m’appelle et je suis toute seule et j’ai déjà fumé 22 clopes alors qu’il est que 18 h, et que j’ai commencé ce matin avec une clope et un café au réveil et que vraiment il faut pas faire ça », etc. Tous ces moments-là de « Taz de Tasmanie », ça sert au final à ce que ça marche, si t’es droit dans ton délire et que tu es gentil·le et bienveillant·e.

C’était très émouvant pour moi de voir que tout le monde était là et prenait le projet au sérieux autant que moi, alors que franchement, il y a seulement ma gueule et celle de Jérôme [Niel]. Mais on a travaillé, il y a eu un mois de prépa, deux semaines de tournage, on a tourné 24 h en 48 h, c’était vraiment chaud… Je ne pensais que ça allait faire 1 000 vues et que les gens allaient se dire : « Oh, OK » et pas calculer, j’étais trop fière [aujourd’hui, plus de 170 000 vues, ndlr]. Et de voir que ça a un effet boule de neige, en amont et en aval : j’ai été contactée pour en faire d’autres.

 

Quelles sont tes ambitions pour la suite, tes projets, tes envies ?J’aimerais bien faire d’autres chapitres en courts-métrages, j’aimerais bien en faire un truc au cinéma, mais pas en premier lieu, pour continuer à installer mon univers et que les gens n’aient pas à raquer pour ma gueule tout de suite, sans me connaître et sans leur avoir donné envie. Je préfèrerais d’abord donner quelque chose à la communauté, pour qu’ensuite ils donnent 10 balles pour aller au cinéma. Et je voudrais montrer les gens, les « petites » gens. Je ne sais pas si vous avez vu Quand la mer monte, de Yolande Moreau. Ça tue, c’est trop bien ! C’est l’histoire d’une comédienne qui fait une petite tournée. Elle a son matos dans le break, et on voit la solitude, on voit la beauté de certains moments, on voit les rencontres – la vie quoi, sans forcément que ce soit fancy. C’est ce genre de cinéma que j’aimerais faire, si toutefois un jour j’en saisis l’opportunité.

 

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Illustration : Elisa Renouil, d’après une photographie de Laura Gilli