Adeline Rapon

            

 

Ça n’a pas été simple de rencontrer Adeline Rapon – mais il suffit de jeter un œil à son emploi du temps pour comprendre pourquoi il nous a fallu tant d’aller-retours avant de trouver un créneau pour discuter ensemble. Car Adeline a de nombreuses casquettes : anciennement blogueuse, elle travaille aujourd’hui à plein temps comme joaillère, mixe dans des soirées avec son crew 100 % féminin The Pigalle Sisterhood et anime aussi une communauté plus qu’importante sur son compte Instagram, avec qui elle discute de looks comme de sujets de société – en tête féminisme et racisme, des thématiques qu’elle a commencé à aborder notamment lorsqu’elle a décidé, il y a quelques années, de laisser ses cheveux et son corps vivre plus naturellement.

Autour de quelques verres de vin partagés en terrasse d’un café parisien, nous avons pu échanger à propos de tous ces sujets au cours d’un moment riche et intime, plein de douceur et de sensibilité, de questionnements et de pistes de réflexion – pour arriver à cette conclusion : ça valait sacrément le coup d’attendre !

 

Tu fais partie des premières Françaises à avoir créé un blog mode qui a connu un certain succès. Est-ce que tu peux nous raconter un peu comment ça s’est passé, d’où t’est venue l’idée ?

C’était la période où tout le monde avait plus ou moins des blogs, dans la deuxième partie des années 2000. Quand j’étais au collège / lycée, c’était à la mode – on avait des Skyblogs, moi j’avais déjà un Ublog (la plate-forme avant Blogger). Avant les réseaux sociaux, c’était déjà une façon de partager.
En 2008, je venais d’obtenir mon bac et j’étais dans une période de flottement où je sortais beaucoup. Je me suis inscrite sur un site qui s’appelait Lookbook.nu, une sorte d’Instagram avant Instagram où les utilisateur·rice·s postaient chacun·e des photos de leurs looks. C’était une sorte de mini-communauté mondiale, d’abord sur invitation, et qui s’est ensuite ouverte. J’ai commencé à y partager des tenues assez régulièrement, et ça marchait pas mal. Plusieurs personnes m’ont alors demandé de lancer un blog sur ce sujet – dans celui que j’avais alors, j’écrivais et je partageais quelques photos, mais je ne postais pas de look. Et c’est comme ça que ça a commencé.

 

Ça a vite pris, non ?

Oui, parce que les utilisateur·rice·s de Lookbook voulaient plus de détails, plus de photos, plus de textes. Moi, ce qui me plaisait surtout, c’est que ça me permettait d’aller un peu plus loin dans mes images, de ne pas forcément faire uniquement des photos en pied, de partir dans des délires photographiques – par exemple, je pouvais me retrouver à faire une image où j’apparaissais douze fois. Au fur et à mesure, j’ai fini par évoluer, par lâcher un peu Lookbook et par réaliser surtout des concepts, parce que ça me saoulait de ne montrer qu’une seule tenue tout le temps. Ça ne m’intéressait plus trop, et puis… on finit par en faire le tour, au bout d’un moment.

 

C’est toi qui te photographiais seule ?

Oui, il n’y avait que des autoportraits. On me prenait vraiment très rarement en photo, en tout cas au début.

 

C’est étonnant comme façon de se voir et de se mettre en scène, déjà à l’époque.

Oui, c’est vrai, mais ce n’était vraiment pas un blog à la gloire de moi-même, c’était surtout une manière de présenter mon monde, ma vision, dans laquelle je me mettais en scène. Je préférais être derrière la caméra que devant. L’autoportrait, non seulement c’était plus pratique parce que je m’avais moi-même sous la main H24, mais c’était aussi une manière de construire un univers particulier ; ce n’était même plus des looks, c’était de la photographie.

 

J’ai l’impression que le blog est une plate-forme qui t’a énormément permis de t’exprimer, de prendre le temps de développer ton univers.

Complètement. Je me remettais tout le temps en question.
Il y a tout de même eu un moment où je me suis plus conformée, quand j’ai signé dans une agence – à cette période, on était toutes [les blogueuses, NDLR] signées pour pouvoir travailler avec des marques. Mais je me suis rendu compte que ça ne me plaisait pas du tout, je me sentais mal parce que je construisais quelque chose qui ne me correspondait pas, et parce que je commençais à en avoir marre de l’univers de la blogosphère ! À la suite de ça, j’ai replongé dans une démarche totalement artistique, très différente, dans une expression plus barjo, un peu étrange : je me suis foutue à poil, plein de trucs un peu comme ça. Parce que les fringues c’était sympa, mais au bout d’un moment…

 

Justement, en parlant de ça, quel est ton rapport aux vêtements aujourd’hui ?

Il est très différent d’avant. Avec le blog, j’avais ce besoin de poster tous les jours, d’avoir chaque fois une tenue différente. C’est une démarche d’hyper consommation et de constante réinvention qui était assez néfaste, je dirais. Aujourd’hui, ce qui a beaucoup changé, c’est que je travaille la semaine : je suis joaillière et je ne peux pas m’habiller avec des fringues pas possibles tous les jours. Ce n’est pas viable, j’abîmerais tout sans arrêt, ça serait absurde. Mon rapport aux fringues est énormément social dans tous les cas, mais la journée, je mets plutôt des tenues assez basiques, et le soir je choisis des vêtements vraiment extravagants, dans lesquels je me lâche beaucoup plus. Mais c’est aussi parce que je fréquente des personnes très extravagantes. Le fait que je puise beaucoup plus dans le vintage, c’est aussi majoritairement leur influence.

 

 

Dans ces tenues de soir extravagantes ou vintage, il y a un aspect de déguisement, de mise en scène ?

Non, je ne dirais pas ça comme ça ; c’est plutôt une manière de s’habiller dans laquelle tu peux au contraire juste être toi et te foutre totalement du regard extérieur. C’est se dire : « J’ai envie de mettre ce truc qui est complètement extravagant, complètement immettable… Eh bien j’y vais ! » Après, évidemment, tu ne cherches pas à t’effacer. Tu sais que tu te mets en avant, que les gens vont te regarder, tu en es conscient·e. Et puis le vintage, c’est une façon de me permettre beaucoup plus de choses, mais aussi de me sentir bien par rapport à ce que je porte. Tout simplement parce qu’il y a aussi toute une question éthique derrière, qui est pour moi de plus en plus importante.

 

C’est vrai que dans ta manière de consommer et de réfléchir, on sent qu’il y a eu un vrai changement aussi. Tu as eu un déclic ? Comment est-ce que tu consommes, aujourd’hui ?

Il me semble que le déclic que j’ai pu avoir, réellement, par rapport à ma consommation de fringues, n’est d’abord même pas venu de cette question éthique, mais plutôt du fait que j’en avais trop. Je me noyais dans mes fringues. C’est en prenant conscience de ça que je me suis demandé : « Qu’est-ce que c’est que ce truc, pourquoi j’investis autant et que je m’investis autant dedans ? » Mon point de vue a aussi évolué en rencontrant différentes personnes, par exemple Anaïs [Dautais Warmel] des Récupérables, qui explique très bien que l’industrie du vêtement est flippante, ou en regardant des documentaires sur le sujet, où tu vois clairement ce qu’il y a derrière, et pourquoi payer un tee-shirt six euros ça paraît normal à autant de monde… C’est une question que chacun·e devrait se poser.
Par ma position, et le fait que je suis suivie par beaucoup de monde, je pense que c’est hyper important que je prenne la parole sur ce sujet, que je fasse attention à ne pas promouvoir ces dérives. Cette position d’influenceuse, il faut à mon sens l’utiliser correctement.

 

Tu as l’impression d’avoir promu cette surconsommation par le passé ?

Ah, clairement, bien sûr ! Changer de fringues tous les jours, en acheter tout le temps, promouvoir sans arrêt ce qu’on m’offrait… C’est hyper malsain, en fait, de dépenser autant de thunes pour ça, et surtout dans des objets qui sont hyper néfastes, à la fois humainement et écologiquement. Quand j’y repense, ça me semble complètement con. C’est comme si j’avais été tout le temps en train de promouvoir la cigarette, ça me paraît tout aussi absurde – maintenant, en tout cas.

 

Aujourd’hui tu es surtout sur Instagram. Tu as l’impression d’arriver à accrocher des gens sur des sujets qu’on n’aurait pas abordés autrement, notamment dans des magazines, comme ce que tu disais sur le vintage ou la façon de consommer ?

Oui, j’en ai le sentiment, parce que j’ai des retours et des messages qui justement me font vachement de bien, qui me confirment que je ne fais pas que brasser du vent.
Mais je reçois aussi des commentaires qui vont dans l’autre sens. Par exemple lorsque je me suis mise à parler de racisme, ça a été un peu compliqué : ma communauté n’était pas vraiment branchée sur ce genre de sujets, parce que je n’en parlais pas avant. Le féminisme, le racisme, les problématiques sociales… J’ai mis du temps à savoir si je pouvais aborder ces sujets sur Instagram, où je montrais surtout mes tenues. Mais en fait, oui, pourquoi pas.

 

C’est aussi ce qu’on trouvait intéressant dans ce que tu montres : comment tu allies ces deux rapports. Tu partages par exemple beaucoup de tes lectures ; tu as eu des retours là-dessus ? Est-ce que des gens te proposent d’autres lectures pour compléter ? Tu as réussi à enclencher des discussions ?

Oui, clairement ! Et c’est ce qui est génial. C’est à partir du moment où j’ai commencé à réellement parler de tous ces sujets que j’ai pu développer plus d’échanges nourrissants. Des nanas me disaient : « Ah ouais, génial ! Moi aussi, je l’ai lu, et j’en ai pensé ça » ou « Ça me fait penser que moi j’ai lu, vu, écouté tel truc. » Et c’est génial. Il y a une place pour l’échange et la discussion, et également pour le débat. C’est quelque chose qui me change énormément, qui me fait vachement de bien, parce que j’ai l’impression qu’on arrive à avancer sur certains sujets. Et ça m’aide aussi à avoir des points de vue différents.

 

 

Ton engagement féministe semble s’être construit petit à petit, mais aujourd’hui c’est une grande partie de ce que tu partages et de ce que tu racontes. Comment ça s’est développé en toi ?

J’ai le sentiment d’avoir toujours été plus ou moins dans un certain engagement, parce que même gosse, en fait, je me suis toujours un peu « secouée » face à ce qu’on m’imposait. Ma mère me disait que j’étais un peu « sauvage », dans le sens où je n’avais pas envie de me forcer à faire ce qui ne me plaisait pas. Ensuite, j’ai beaucoup lu, quand j’avais 13, 14, 15 ans, des trucs qui amorçaient un peu la question : qu’est-ce que c’est qu’être une fille ? Une femme ? D’ailleurs, j’étais toujours intéressée par des récits de femmes qui étaient actrices de l’histoire.
Adolescente, je n’aimais pas être en robe, je le faisais pour faire plaisir à ma grand-mère, parce qu’il le fallait bien, mais je me voyais vraiment comme une sorte de petit boy. Ça me mettait un peu mal, mais en même temps j’aimais bien. Aujourd’hui je vis très bien ces deux côtés-là, d’être à la fois garçon et fille, mélangée.
Ce sont donc des opinions que j’ai toujours eues, mais que j’ai longtemps tues. Avant de prendre conscience que c’est hyper important de pouvoir s’exprimer sur les choses et de dire ce qui ne va pas. Ce qui m’a aidée vraiment à lâcher, c’est de prendre ma propre indépendance. C’est à ce moment-là que j’ai quitté la relation dans laquelle j’étais : je suis rentrée chez ma mère, puis j’ai pris un appartement pour moi toute seule. Et j’ai vraiment commencé à dire : « Moi, c’est ça, ça et ça ». Le mec avec lequel je suis maintenant, la première chose que je lui ai dite, c’est : « Au fait, moi, je suis féministe. » Il a trouvé ça cool, et on a aujourd’hui beaucoup de discussions sur le sujet, ce n’est plus quelque chose que je vis uniquement de mon côté. Donc oui, malgré tout, il y a toute une construction.
Ensuite, je me suis mise à lire beaucoup aussi, grâce à lui, qui est très engagé de plein de manières différentes et qui avait déjà une bibliothèque énorme – son appartement, c’est une bibliothèque ! – dans laquelle je piochais. Il m’a conseillé plein de choses, et au fur et à mesure, j’ai fini par me construire aussi ma propre bibliothèque, à me forger sur pas mal de sujets. Parce qu’il y a plein de choses qui pour moi n’étaient pas évidentes dès le départ.

 

Comme quoi ?

L’intersectionnalité. Ça, ça n’était absolument pas évident. Par exemple, le fait que des femmes noires se réunissent entre elles, je trouvais ça communautaire. J’avais cette opinion-là. Ce sont des sujets sur lesquels il y a des points à débloquer, des trucs à comprendre.
Et surtout, pour moi, il a fallu comprendre aussi que, précisément, les problèmes que ces femmes abordent entre elles me touchent aussi. Ça m’a pris du temps.

 

Pourquoi ?

Parce que je me considérais comme blanche.

 

C’est-à-dire ?

Eh bien dans le sens où je me lissais les cheveux, j’étais tout à fait dans un truc où… je ne disais pas que mon métissage me définissait. Moi, mes modèles, c’était Charlotte Gainsbourg, des meufs comme ça. J’étais « la Parisienne », j’avais la frange, j’évitais le soleil, j’avais le style parisien cliché… et c’est comme ça qu’on me présentait également, dans les interviews ou autres.
Mais à partir du moment où j’ai arrêté de me lisser les cheveux, d’un coup, les gens en face de moi se sont mis à agir différemment. On me sortait beaucoup plus de trucs. Et je me rendais compte qu’avant, je disais même des choses racistes envers moi-même.
Je sais que je ne suis pas la seule à avoir eu ce genre de prise de conscience quant à mon identité, j’en ai parlé avec plusieurs personnes qui ont vécu à peu près la même chose – même si cela pouvait être à des degrés différents.

 

 

Est-ce que ton changement capillaire a été concomitant de tes lectures ?

Non, pas du tout. Il m’a fallu un temps d’acceptation de ma nouvelle image, pour apprendre à me voir comme étant « visible », et à l’assumer. Pour admettre qu’ensuite, je ne pourrai plus « passer » pour juste une fille « blanche avec peut-être un petit truc qui ».

 

Tu avais une sorte de conscience du regard des autres ?

Oui, comme je n’étais plus « la Parisienne », on me demandait immédiatement d’où je venais, d’où venaient mes cheveux et autres bizarreries. Ça passe par énormément de choses, je pourrais en parler toute la soirée ! Mais d’un seul coup, les gens ne me voyaient plus comme blanche, et me disaient plein de trucs… que je n’avais jamais entendu à mon sujet, surtout à ce point ! Le genre de phrases qui te font penser : « Ouhla, est-ce que j’ai bien entendu ? Ça me vise vraiment ? »

 

Tu as réussi à développer des mécanismes de défense par rapport à ce genre de réflexions ?

Oui, je suis en train. Ce n’est pas encore réglé, je ne sais pas encore comment réagir correctement, je suis encore dans un réflexe de grosse défense. C’est très violent d’ailleurs. Mais grâce à Marie Dasylva (@napilicaio sur Twitter) et ses #JeudiSurvieAuTaf, j’ai appris beaucoup de choses, notamment en terme de réactions et de postures à adopter lorsque je suis agressée.

 

 

C’est une libération d’affirmer ainsi pleinement ton identité ?

Oui, clairement ! C’est le jour et la nuit. Récemment, j’ai un pote qui m’a fait marrer, il me disait – et j’ai trouvé ça cool, parce que c’était très vrai : « En fait, quand je t’ai connue, t’étais blanche. T’es passée de Shy’m à Angela Davis ! » Il m’a dit que je n’avais rien à voir avec la personne qu’il avait rencontrée. Et il y a plusieurs amis qui m’ont fait le même genre de retours : « Et c’est juste trop cool, parce qu’on te sent tellement bien, tellement juste. T’es là, quoi. Tu n’es pas dans un coin, dans une sorte de représentation particulière, tu es . » Ça m’a fait beaucoup de bien, c’est cool que mes potes me disent ça. Je peux me dire : « C’est bon, je ne me suis pas cassé la gueule, je ne suis pas en train de partir dans tous les sens. »

 

Tu sais pourquoi tu avais mis de côté cette partie de toi ?

Parce que j’en avais honte. Parce que, déjà, je n’avais pas de modèle. C’était quoi les modèles quand j’étais petite, c’était BuffySabrina l’apprentie sorcière… Que des blondes, que des blanches. Même dans les Totally Spies, la meuf racisée a les cheveux lisses… Et ma mère est blonde aux cheveux lisses aussi. Il y a forcément quelque chose de l’ordre du transfert. Tu veux correspondre à ce qui est considéré comme étant beau. Toi aussi, tu veux qu’on te dise que tu es jolie. Et la meilleure façon, pour moi, c’était de me plier à ça. À partir du moment où on me disait : « Tu ressembles vachement à Charlotte Gainsbourg », je me disais que c’était cool, je me sentais validée.
Et puis quand tu dis que tu es Antillaise, le premier truc qu’on te sort, c’est : « Ah, Franky Vincent, la Compagnie créole, mes vacances en 2006… ». Je suis sortie avec un mec pendant quelques mois quand j’avais 18 ans, et j’ai surpris un message entre lui et son meilleur ami, dans lequel ce dernier lui demandait s’il « était toujours avec la Compagnie créole. » Des trucs comme ça. Ou quand quelqu’un de très proche te dit : « Non mais le zouk, ça va cinq minutes, c’est naze ! » Des choses qui toi te construisent, ça te fait chier qu’on te dise ça… Ou encore quand on te dit que « c’est pour ça que t’es tout le temps en retard » ou « que tu es un peu chill ». À force d’entendre ce genre de phrases, tu te construis en réaction. Et tu apprends aussi à te dire que ça craint un peu, quand même, cette musique et ces comportements. Un jour, j’avais essayé une robe dans un événement sponsorisé, avec plein de petits palmiers dessus, qui me moulait et qui, je pense, était plutôt jolie. Quand je me suis vue – je commençais à peine à arrêter de lisser mes cheveux, donc ils étaient encore dans un entre-deux – je n’ai pas aimé, j’ai dit tout haut : « C’est atroce, on dirait Miss Martinique. » C’est seulement après, plus tard, que je me suis dit que non, ce n’est pas négatif – et que c’est franchement atroce de se dire ça.

 

Ce sont des trucs intégrés ?

Totalement !

 

 

Aujourd’hui, tu as trouvé des modèles plus positifs ?

Oui, clairement. Parce qu’aujourd’hui, il y a tellement de nanas qui sont là, visibles, et qui sont juste flamboyantes ! Ce qui change un peu aujourd’hui, c’est que c’est beaucoup plus à la mode. Je pense que ce n’est pas négligeable. Il y a tout un mouvement autour de « black girls rock » (et de visibilité de toutes sortes de femmes, hommes et agenres), qui, je l’espère, ne s’estompera pas. Et puis aujourd’hui, la musique qui passe à la radio est empreinte de sons des Antilles et d’Afrique. Ça aide tellement plus à partager des trucs, parce que les gens sont beaucoup plus habitués et le voient beaucoup moins comme un truc du genre musique de vacances ou de l’été.
Le fait de partager ma vie avec un mec qui a grandi avec une culture proche de la mienne (il est à moitié colombien), ça me fait aussi énormément de bien. Parce que, justement, il y a un réel partage. Et l’air de rien, ça compte énormément de pouvoir dire : « C’est fou, j’écoutais ça quand j’étais petit·e ! » et de se mettre à danser, à chanter ensemble.

 

Et toi, tu penses que tu participes aussi à être un modèle positif ?

Je le tente ! En partageant des lectures, des articles, des podcasts, des pensées… Ça me paraît tellement important. Le truc, c’est que je ne suis pas là pour être une star, j’en ai rien à foutre, je ne veux pas être connue, et si j’avais voulu l’être, j’aurais fait totalement autre chose, je n’aurais pas choisi ce chemin-là avec le blog. Mais oui, il faut partager les trucs qui sont positifs, il faut qu’on s’élève les un·e·s les autres, ça me paraît si important !

 

En parlant de ça, justement, tu as monté un collectif avec des amies : The Pigalle Sisterhood. Est-ce que tu peux nous en parler ?

L’histoire de ce groupe est assez rigolote, il s’est construit de façon un peu aléatoire. Avec ma pote Louise, qui est également instagrameuse / blogueuse (Miss Pandora), et Yasmine, que j’ai connue via Louise, on s’est retrouvées à sortir énormément toutes les trois, souvent accompagnées de Julie, une amie de Yasmine. Stylistiquement, on y allait à fond à chaque soirée et moi c’était le moment où je n’arrêtais pas de sortir, j’avais envie de faire la teuf…
Un jour où je n’étais pas là, elle se sont retrouvées à un concert et quelqu’un leur a demandé : « Vous êtes un groupe ? Vous êtes qui ? » C’est là qu’elles se sont dit que ça ne serait pas une mauvaise idée. On ne savait pas encore pour quoi faire, mais on s’est réunies pour y travailler. On a donc lancé un Instagram, trouvé le nom, fait des photos… Aujourd’hui, on fait des DJ sets.
Au départ, ça ne tournait qu’autour de nous quatre – puis de nous trois, parce que Julie n’avait pas le temps d’être aussi présente –, mais aujourd’hui, c’est beaucoup plus large. On est entourées de tout un groupe de nanas hyper inspirantes, différentes et qui envoient un max ; il y a notre petit noyau, parce que c’est nous qui nourrissons l’Instagram, mais en fait c’est tout un groupe de filles ! Au final, on est un peu trop volatiles pour faire réellement de la musique… mais tant mieux, on s’en fout !

 

C’est important pour vous que ce ne soit que des nanas ?

Pas vraiment, c’est un hasard. Mais c’est peut-être aussi parce qu’on doit partager certains trucs. Effectivement, ça fait aussi du bien de ne se retrouver qu’entre nanas en soirée, parfois. Surtout quand on fait des apéros chez l’une ou l’autre, parce qu’on ne dirait pas les mêmes choses. Ça nous arrive parfois d’avoir un « mec de » ou un pote qui vient, mais ce n’est pas la même relation – cela dit, on leur apprend ! On peut parler de règles et de sujets intimes avec eux, ils sont en réalité beaucoup plus réceptifs que ce que l’on pourrait imaginer.

 

Est-ce qu’on peut revenir un peu en arrière ? Il y a un texte sur l’épilation que tu avais publié sur Instagram qui nous a marquées. Tu y écrivais : « J’ai décidé de me laisser tranquille. Après avoir lu pas mal de bouquins et m’être en quelque sorte “réveillée” sur pas mal de sujets concernant la façon dont la femme est pressurisée par la société moderne, et parce qu’il est temps de consacrer à autre chose les rares moments que j’ai uniquement pour moi. L’épilation, douloureuse et mauvaise pour la peau (surtout pour moi), ce sera quand je me sentirais d’obéir à ce diktat un peu stupide et inégal (tout en sachant que je n’en suis clairement pas encore mentalement débarrassée). »
Ça ne doit pas être simple comme choix, surtout pour toi qui affiche régulièrement ton image ! Comment ça s’est passé, comment tu as vécu ce changement ?

Comment ça s’est passé, je ne sais pas, parce qu’en fait c’est toujours en cours : en soi, je ne laisse toujours pas réellement mon corps tranquille. La première fois que j’ai pu comprendre que c’était un problème, c’était avec mon premier mec. J’avais 18 ans, et je m’étais fait rapidement le maillot, en épilant juste les côtés, vous voyez ? Mon modèle, c’était ma mère, qui n’y accordait pas d’importance et se foutait la paix royalement, ce qui me semblait normal. Je ne regardais pas encore de porno, les images de femmes nues que j’avais en tête dataient surtout d’avant les années 1970… Mais au moment où le mec m’a retiré la culotte, il m’a regardée et il m’a dit : « Ah non, ça va pas être possible. »

 

Sérieusement ?

Je lui ai demandé pourquoi. Il m’a répondu : « Bah là, il y a trop, faut que t’enlèves, quoi ! On verra pour la prochaine fois, mais là c’est pas possible. »
C’était atroce.

 

Oh là là, quelle horreur…

À l’époque, je ne me suis pas énervée là-dessus, je me suis simplement dit que j’allais en retirer un peu plus. J’avais entendu parler de « ticket de métro », alors j’ai pris un ticket et j’ai enlevé ce qui dépassait ! Mais au fur et à mesure, j’ai été de plus en plus dure avec moi-même, voire un peu extrême à un moment donné. Au début d’une relation tu fais toujours très attention, et après tu laisses un peu aller… Mais même dans ce cas, ça posait problème. Un autre mec me faisait des remarques là-dessus, du genre : « Franchement, quand on s’est rencontré·e·s, t’étais plus nette, je préférais. » J’ai toujours ressenti cela comme quelque chose qui m’était imposé. En plus, j’ai une peau très sensible, donc ça me blesse, ça se voit tout de suite et moi-même, je le ressens.

 

 

Ce qui m’a fait lâcher… je ne sais pas précisément. Peut-être le fait que mon mec actuel s’en fout. Je crois que la première fois où je me suis vraiment rendu compte que c’était très con ce que j’étais en train de m’imposer, ça a été grâce à sa réaction, une fois où je me suis foirée avec un sabot et où j’avais fini par tout enlever. C’est la seule fois où il a réagi, où j’ai senti qu’il ne comprenait pas trop pourquoi je faisais ça.
C’est très agréable de savoir que je peux me sentir bien vis-à-vis de lui, comme d’ailleurs avec mes potes. Une fois, une de mes amies nous a dit qu’elle ne voulait pas mettre de jupe parce qu’elle n’était pas épilée. On s’est toutes regardées, on l’a entourée et on lui a dit qu’on s’en foutait, qu’il n’y a personne qui regarde ! Toutes ces soirées entre filles, ça nous aide énormément pour ça, à se rendre compte à quel point on peut être violentes envers nous-mêmes.
Un autre point qui m’a fait réfléchir sur le sujet, c’est un texte d’Ovidie qui disait que si tu n’avais pas une très bonne raison de t’épiler, si pour toi ce n’était pas un plaisir, il fallait se remettre en question. Si ça te fait chier, pourquoi est-ce que tu t’imposes ça ? Moi, pourquoi est-ce que je m’impose ça ? Pour le moment, je suis encore dans un entre-deux. Par exemple, les jambes, je n’y arrive pas complètement. Les aisselles, ça va mieux, tu les caches facilement…

 

Comment a été reçu ce texte ?

Beaucoup de nanas m’ont répondu que c’est leur choix de s’épiler, qu’elles se trouvent plus jolies comme ça. On voit qu’il y a encore tellement de chemin à parcourir ! J’ai des potes qui me disent : « C’est un moment où je peux m’occuper de moi, je vais chez l’esthéticienne. » Mais si tu veux prendre soin de toi, vas plutôt te faire masser ! La première fois que j’ai été me faire épiler, c’était d’une telle violence, j’en ai pleuré ! Je me demande vraiment pourquoi je m’impose ça, même si c’est encore difficile à assumer. On risque aussi notre santé. L’épilation du maillot, notamment l’épilation intégrale, c’est ultra dangereux ! C’est tellement proche d’un truc tellement fragile, et à ce niveau il se passe tellement de choses, il faut y faire attention !

 

Et arrêter de te lisser les cheveux, ça participe de la même démarche ?

Oui, plutôt. C’était une grosse contrainte aussi.

 

On a oublié un truc parmi tes multiples activités : aujourd’hui, tu es aussi joaillière. Comment est-ce que tu en es arrivée là ?

C’est assez en lien avec tout ce que je disais sur mon rapport au blog et à Instagram. J’ai vraiment été blogueuse pendant deux ans, je ne faisais que ça. Le problème, c’est que c’était peut-être le moment où ça marchait le plus, mais pas forcément celui où ça rémunérait le plus. Et, surtout, je sentais que j’avais besoin de faire quelque chose de concret et que la mode, la photographie ou ce genre de choses, ce n’était pas tout à fait ce qu’il me fallait. En discutant avec des ami·e·s, avec mon copain de l’époque, il m’a semblé évident que je devais faire une école « de quelque chose »… mais de quoi, je ne savais pas. En fouillant un peu, on est tombé·e·s  sur un concours pour une école de joaillerie, c’était la dernière semaine pour s’inscrire, je l’ai fait un peu à l’arrache, sans savoir ce que c’était ni dans quoi je m’embarquais : c’est un métier que j’ai découvert entièrement en le pratiquant. J’ai trouvé un stage – je pense que mon maître de stage m’a prise parce qu’il savait que j’avais un blog et que j’étais connue. J’étais en alternance, et j’ai commencé à travailler dans un milieu très cool, très rock, c’était vraiment marrant ! Pas dans les règles de l’art, mais ça m’a vraiment appris à me débrouiller d’une autre façon, ce qui m’a beaucoup aidée pendant mes études. Une fois que j’ai passé mon CAP, je suis passée en BMA [Brevet des métiers d’art], en joaillerie pure. Je travaillais dans un atelier dans le quartier Lafayette. Là, j’ai vraiment compris ce métier : c’est vraiment quelque chose de très précis, qui m’a fait totalement kiffer ! J’ai aussi appris à modéliser des bijoux en 3D. Je me suis intéressée à l’aspect création autant qu’au côté artisanal : je trouve que l’un ne va pas sans l’autre. Faire de la 3D et ne pas savoir travailler à la cheville, pour moi ce n’est pas possible. Tu fais n’importe quoi, tu conçois des choses qui ne sont pas viables.
Ce qui me fait kiffer, c’est que, grâce à cette alternance, qui est devenu mon travail à plein temps depuis que j’ai arrêté l’école, j’ai appris à avoir plein de casquettes différentes : à être ouvrière, donc travailler à la chaîne, à polir (alors que ce n’est pas du tout mon métier, je le fais à l’instinct, mais je sais que je le fais bien), etc. J’ai aussi appris à dessiner : je me retrouvais face à des clients et je créais une collection en fonction de leurs envies. C’est tout un métier, de se mettre dans la tête de quelqu’un pour l’aider à réaliser ce qu’il·elle a réellement imaginé ! C’est particulier, il faut savoir s’effacer.
Sur un bijou, je ne travaille que le métal, je ne suis pas fondeuse. Je vais avoir une fonte que je dois gratter, assembler, prépolir… C’est assez technique, il faut avoir des images sous les yeux parce qu’on se l’imagine souvent assez mal, mais joaillière, c’est un métier de technicienne, je travaille le métal et je l’assemble, je le soude.
J’ai donc toutes ces casquettes, et en plus de ça, dans mon nouveau travail chez Benoit Joaillier, je m’occupe aussi des réseaux sociaux, je fais parfois un peu de création (mais c’est assez rare parce que c’est quand même la marque de mon patron), de la vente, de l’achat d’or. J’apprends l’expertise de bijoux anciens, à reconnaître les diamants, à connaître leur pureté, à réussir à les analyser, à savoir acheter un bijou ou lui donner une valeur. C’est très chouette parce que je fais plein de choses différentes. Même là, je ne saurais pas vous dire : « je suis joaillière », parce que mon métier englobe beaucoup d’activités.

 

Tu aimerais monter ta marque un jour ?

Non. Parce que c’est trop d’investissements. Si je veux faire ce que je fais aujourd’hui, ce ne serait pas possible, il faut des financements astronomiques. Ma spécialité, c’est quand même le luxe, et je n’ai pas les moyens de lancer une marque de luxe.
En plus, là, je suis dans un boulot de rêve : c’est une toute petite équipe, on se connaît tous et toutes depuis très longtemps, mon patron, qui est mon ancien prof d’atelier, est quelqu’un de super qui a une vision de la boîte hyper humaine, même dans la taille de l’équipe. On est deux permanentes en boutique, on est toutes les deux joaillières (avec une apprentie), on s’entend super bien, on s’écoute des podcasts au boulot, on échange sur des sujets hyper politiques… On est dans une dynamique géniale, c’est la boîte rêvée ! Il y a forcément des petits trucs négatifs mais c’est normal : le parfait n’existe pas. Pour autant, c’est hyper cool, on est tou·te·s à fond, tou·te·s passionné·e·s.

 

Tous domaines confondus, est-ce qu’il y aurait des femmes dont tu voudrais nous conseiller le travail ?

Oui ! Bon, Yasmine, ça me paraît une évidence…
Sinon, il y a deux nanas qui me touchent beaucoup. Sarah Maison, qui est chanteuse. Elle a un univers incroyable. Pour résumer très très rapidement, sa musique est un peu un mélange de chansons yéyé des années 1960 et de musique orientale. Elle vient de monter son groupe, elle a fait la première partie des Négresses vertes il y a quelques semaines. C’est vraiment très chouette ! Elle a des textes qui sont très directs, très touchants, avec une pointe d’humour : c’est magnifique !
Il y a aussi Marina Dellamore, le binôme de Yasmine. Toutes les deux, elles ont monté Arsenic Vintage. Marina, c’est une personne incroyable, un peu irréelle. Elle a un style très particulier, très femme du Moyen Âge, avec des vêtements sortis d’on ne sait trop où et de très longs cheveux blonds. Elle a une personnalité tellement touchante, tellement belle ! Son Instagram est fou, on y puise un nombre d’inspirations très impressionnant ! Ce qu’elle construit avec Yasmine, c’est très beau. C’est une nana qui est multi-casquette, qu’il faut absolument suivre, de laquelle tu te dis : « Wow, comment est-ce qu’elle peut exister ? » Elle est d’une gentillesse et d’une douceur impressionnante.

 

Et est-ce que tu as des projets en ce moment ?

Je travaille sur une idée de podcast, mais c’est en construction.

 

Et à plus long terme, quelles sont tes ambitions ou tes envies ?

Je n’en sais rien, je n’en ai aucune idée ! En fait, là, je suis très bien, sincèrement. J’ai déménagé dans un appartement qui est super, je suis dans une période qui est très, très cool. Je vais partir en Martinique l’année prochaine, pour un moment « reconnexion » – j’y suis allée petite mais je n’y suis encore jamais retournée en tant qu’adulte – mais autrement, je suis bien !

 

 

 

Illustration : Elisa Renouil, d’après une photographie de Gaël Rapon

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