Anouk Perry

 

Anouk Perry fait partie de ces filles particulièrement badass qui, non contentes de se lancer à leur compte, inventent carrément leurs métiers. Le sien, c’est podcasteuse indépendante : elle enregistre et monte des épisodes audio sur des sujets divers, toujours intimes, toujours un peu décalés, souvent très cul. Depuis quelques mois, elle a également commencé à signer des projets pour des grandes boîtes de production. On vous conseille par exemple très très fortement d’aller écouter les cinq épisodes de Qui m’a filé la chlamydia ?, produit par Nouvelles Écoutes, une sorte de Cluedo nouvelle génération dans lequel Anouk part à la recherche du patient zéro de l’IST qui a contaminé plusieurs de ses ami·e·s à la suite d’une soirée de sexe à plusieurs.
Nous n’avons pas eu besoin de retracer ici le cheminement d’Anouk, car elle nous a devancé avec son podcast L’Oreille interne, journal intime audio qui vous permettra de comprendre son parcours, de son passage à la régie de BFM TV à ses deux années chez Madmoizelle en tant que chroniqueuse feel-good puis sexualité, jusqu’à la création de sa propre chaîne (que vous pouvez retrouver sur Soundcloud ou sur vos autres applis). On vous propose donc de rentrer directement dans le vif de cette conversation passionnante.

 

Tu as beaucoup écrit, tu as fait du stand-up. Comment ça se fait que l’audio te passionne autant ?

L’écriture, c’était assez naturel. Le stand-up, c’était un choix, même un défi pour prendre confiance en moi. J’ai beaucoup aimé écrire chez Madmoizelle, mais ça n’a jamais trop été ma passion dans la vie. J’aime bien ça, et je ne crache pas du tout sur le fait qu’on m’a payée pendant deux ans pour le faire, mais ça ne me passionnait pas réellement.
À la base, j’étais plutôt tournée audiovisuel ; c’est vraiment un truc que j’aurais rêvé faire, d’où mon BTS dans la production. Et quand j’ai découvert l’audio, j’ai trouvé ça génial : tu peux ressentir des émotions aussi fortes, voire beaucoup plus, avec beaucoup plus de subtilités. Au-delà de ça, à mon niveau de débutante, j’avais besoin de beaucoup moins de matériel pour faire des trucs exceptionnels. Et puis face à une caméra, les gens vont beaucoup moins parler ; le spectateur, aussi, va moins facilement s’attacher à quelqu’un qui est filmé qu’à une voix. Enfin, l’audio permet de parler de sujets sans censure. Par exemple, pour La Délicatesse des gang bangs [NDLR : un podcast en deux épisodes où Anouk rencontre un organisateur et une pratiquante de gang bangs], en vidéo, au-delà du fait que je n’aurais pas pu le diffuser comme ça, ça aurait donné quelque chose de très glauque. Tu n’as pas envie de voir une meuf se faire gang banger, en fait. Ça aurait pu gêner des gens de l’écouter ; ils n’auraient pas cliqué dessus pour une vidéo ou alors ça aurait soulevé la question « Est-ce qu’il faut se branler ou pas ? » L’audio donne une liberté ou une façon d’aborder les choses beaucoup plus détendue, beaucoup moins « interdit aux moins de 18 ans » (même si ça l’est).

 

Un des aspects qui caractérisent ton travail, c’est que tu es très proche du « vrai », et notamment de ton intimité à toi. Est-ce que c’est naturel, ou construit ?

J’ai toujours eu l’impression que ce sont les histoires intimes qui touchent le plus les gens. Je ne ressens pas beaucoup de sentiment de honte, mais je vois ce qui les gêne, ce qui est intime, ce qui va marcher : tu touches des choses que beaucoup n’ont pas osé se dire ou (se) raconter, aux autres ou à eux-mêmes. C’est assez libérateur. Par exemple, je sors aujourd’hui [NDLR : il y a quelques jours, donc] La Salope du lycée, sur une fille qui a vécu cela : c’est un discours qu’on n’a jamais entendu, donc c’est assez fascinant. Les quelques meufs qui elles aussi ont été les « salopes » de leur lycée pourront s’y reconnaître parce qu’elles n’auront jamais entendu ce discours nulle part. Et pourtant, on a tous et toutes connu ou entendu une histoire de « la meuf qui suçait les mecs aux chiottes ».
L’idée, c’est de recueillir des histoires que tu n’entends pas dans les médias. Et de toucher les gens qui n’auraient pas pu l’être avec un autre discours, une autre manière. Je trouve que l’intime mène à une réflexion beaucoup plus forte. Bien sûr, tu peux être touchée par des faits rapportés de façon journalistique, froide, parce que les faits sont tristes. Mais quand quelqu’un raconte – c’est toute la force de Transfert, où les gens racontent leur histoire, dans lesquelles parfois il ne se passe pas grand-chose –, tu entends la voix, la gorge qui se serre : ça change tout ! En grandissant, on sous-estime le pouvoir des gens qui te racontent une histoire. On regarde des vidéos, on lit des livres, mais plus personne ne nous lit d’histoires, alors que c’est la meilleur manière de te bercer, de t’endormir, il ne faut pas l’oublier.

 

 

Cette question de l’intimité se pose aussi par rapport à la tienne. Par exemple, L’Oreille interne ressemble beaucoup à un journal intime, non ?

Je pense que je l’ai fait en mode « cathartique ». Je commençais à péter des plombs cet été, je travaillais énormément, notamment sur Qui m’a filé la chlamydia ? et sur un projet pour Arte Radio. C’était beaucoup d’aller-retours, plus les deux enchevêtrés, la fatigue, je n’ai donc pas pu réaliser beaucoup de projets personnels. Alors que tous les trois jours, des gens me demandaient des nouvelles du prochain podcast ! Ça m’a saoulé qu’on me questionne toujours sur mes choix, j’ai décidé de faire un podcast qui raconte où j’en suis dans ma vie pour qu’on comprenne mon quotidien, pour qu’on arrête de me poser des questions. Je me suis rendu compte – je m’en doutais, mais pas à ce point-là – que ça allait parler aux gens, parce qu’on est beaucoup à être un peu paumés.
D’autant plus que je relève un peu un défi de l’impossible, à savoir créer un emploi qui n’existe pas, dans un milieu qui n’a pas beaucoup de sous. Vis-à-vis de ça, je ne suis pas non plus complètement en panique ; bien entendu, j’ai des doutes, mais je sais aussi que ça marche plus ou moins, et qu’avec ce que j’ai déjà fait, j’ai des réserves pour trois ou quatre mois, en plus de mon chômage. J’avais envie aussi d’expliquer cette ambivalence : pourquoi ça ne me stresse pas, pourquoi je ne sors rien, pourquoi ça me saoule, pourquoi je suis quand même sous l’eau. Ça, c’était pour le premier épisode.
Pour le deuxième, c’était surtout que j’étais claquée et qu’il fallait que je le dise aux gens. Je trouvais ça important de raconter la réalité, quand tu montes ton truc. La belle histoire, c’est bien, mais c’est important aussi de raconter que même quand ça se passe bien, c’est fatiguant et usant, et que même si je n’ai pas envie de retourner à un emploi salarié, j’ai parfois juste besoin de faire une pause. Il n’y a pas de situation idéale ; il y a des situations meilleures que d’autres, et la mienne me convient très bien, mais ce n’est pas toujours simple.

 

Justement, comment est-ce que ça se passe, d’inventer ton métier ?

C’est assez libérateur de tenter des choses. C’est super bien pour booster ta confiance en toi, sachant qu’en plus, en passant par internet, j’ai des retours directs – bon, pas tant que ça, puisque sur internet la plupart des gens qui aiment vont juste ne rien dire, mais quand tu reçois des messages, tu sais que c’est vraiment sincère, et c’est super touchant.
Ça aide aussi à apprendre à te bouger le cul, parce qu’il faut tout faire toi-même. C’est con, mais même ton statut de freelance, eh bien il faut le faire ! Et quand je vais pitcher à des boîtes de prod, il faut savoir porter les projets, les présenter avec confiance. Sur ce dernier point, j’ai quand même de la chance, parce que je suis arrivée au bon moment, avant la grosse vague. Quand j’ai commencé à démarcher, j’étais un peu la première avec ce type de profil, celui de la meuf qui s’est lancée toute seule et qui essaye de faire en sorte que ça marche. Mais je pense que dans un futur proche, pas mal de personnes vont me rejoindre. D’ailleurs des gens m’ont déjà contactée en disant qu’ils en avaient envie.

 

 

Une autre caractéristique de ton travail, c’est que tu n’as pas l’air de t’être contrainte ni à un format ni à une régularité particulière. Pourquoi ?

Au début, c’était vraiment ma démarche. Je n’avais jamais fait de podcast de ma vie, j’avais prévu de faire carrière dans ce domaine mais je n’avais aucune formation, donc je me suis dit que la meilleure manière d’apprendre, c’était de faire tout ce dont j’avais envie, sans contrainte. Par exemple, Mélanie Lecamus, avec son podcast Il faut qu’on parle, (qui est très cool et a eu très vite beaucoup de succès) a fait le choix de garder un format récurrent. C’est très bien, mais je pense que si j’avais fait ça, je ne me serais pas formée à autant de choses différentes, à interviewer autant de profils divers – parce que tu n’interviewes pas de la même manière un sociologue, Kévin qui me parle de son prénom ou une meuf qui te raconte comment elle était traitée de pute au lycée. Certes, dans tous les cas, il faut instaurer une détente, mais tu ne vas pas tenir l’interview ou prendre le son de la même manière quand tu captes un gang bang ou quand tu es posée au calme et que tu fais une interview. C’est la même réflexion en ce qui concerne le montage : je n’ai pas envie d’apprendre à monter uniquement la même chose, j’ai envie d’être capable de faire plein de choses, parce que c’est comme ça que tu peux choisir ce que tu veux faire. Quand tu écoutes mes podcasts au début, il y a plein de formats différents avec plein de petits soucis différents, mais à chaque fois j’ai appris différentes choses, et je pense que mes derniers projets sont vachement mieux montés.
Donc oui, cette diversité, c’était vraiment une volonté. Pour la régularité, ça, c’est pas bien, mais c’est juste que je suis mauvaise pour ça !

 

Peut-être, mais c’est chouette, ça dégage l’impression agréable que tu racontes ce que tu veux quand tu veux.

Oui. Au début, c’était un choix un peu égoïste mais je me suis rendu compte que ça plaisait, ce côté « on écoute Anouk Perry, on ne sait pas trop ce qu’on va entendre ». Donc j’ai continué.
J’ai aussi été pas mal inspirée par Arte Radio, qui a toujours eu plein de formats très différents. Je les ai vraiment beaucoup écoutés, c’était un peu un modèle.
Quand je me suis lancée dans les podcasts, tout le monde m’a conseillé de faire un format récurrent. Mais je n’ai pas envie de me mettre des contraintes ! J’ai décidé de faire la série Akward de temps à autre, mais seulement quand j’aurai une bonne histoire, sans me sentir forcée de sortir un truc. C’est un peu la même chose pour les autres podcasts : tant que je n’ai pas un bon sujet, je préfère ne rien sortir. Et pour les sujets, je marche beaucoup au feeling. Florian, de ma série Serial Dragueur, c’est un ami. Le sujet sur les gang bangs me vient d’une meuf que j’ai rencontrée. Mon dernier épisode, La Salope du lycée, c’est l’histoire d’une nana que je ne connaissais pas, qui s’est confiée à moi dans un bar. C’était une histoire triste, qui me semblait n’avoir jamais été entendue. Mes projets me viennent comme ça, via des gens, pas forcément proches, qui me racontent des histoires. Les gens aiment bien se confier à moi, ils me font confiance, et je crois que je sais déceler les bonnes. Quand ça arrive, j’y vais cash, je leur dis que je fais des podcasts, que je trouve leur histoire super intéressante, que ça pourrait leur faire du bien d’en parler, mais que s’ils ne veulent pas, il n’y a pas de souci. Pour l’instant, tout le monde m’a dit oui !

 

 

Ces histoires personnelles ont l’air aussi de te permettre d’aborder des sujets plus larges ou plus universels, comme dans Qui m’a filé la chlamydia ?

Oui, c’est vrai, j’ai un peu cette démarche. Mais c’est comme dans la vraie vie, où quand quelqu’un te raconte une histoire, il y a d’abord un élément qui va te plaire, mais qui va aussi t’amener beaucoup plus loin. En fait, je suis passionnée de storytelling. Raconter des histoires, les histoires bien racontées, c’est vraiment un truc que j’adore. Je trouve qu’on est très en retard dans les podcasts en France, et ça m’agace. Quand tu viens parce qu’on t’a raconté un pitch, mais qu’en fait, ce sont juste les dix premières minutes, et qu’on t’amène ensuite dix fois plus loin, c’est la meilleure des choses. Quand je faisais du stand-up, je construisais aussi mes blagues comme ça, en les accompagnant de tout un storytelling, pour que le public se dise qu’il aurait pu prévoir la fin de cette blague, mais jamais ce qui suivait. C’est ça qui est fascinant dans le storytelling.
Quand je fais des podcasts, c’est pareil. Je prends une bonne histoire : par exemple La Salope du lycée commence par « je me suis tapé plein de mecs », c’est mignon. Après, elle explique que c’est peut-être parce qu’elle cherchait de l’attention, parce qu’elle subissait des violences chez elle. La partie que je trouve la plus fascinante dans tout ça est à la fin : elle explique que sa vie sexuelle va mieux aujourd’hui, depuis qu’elle a accepté ses désirs de soumission, ce qui n’a pas été facile parce qu’elle s’était faite violenter par son père, qu’après le lycée elle s’était protégée en ne sortant plus qu’avec des mecs gentils et très à l’écoute, mais aussi parce qu’elle est féministe, et qu’« accepter que t’aimes bien être soumise au lit alors que t’es féministe c’est chaud ». Je trouve cette conclusion vraiment géniale, parce que ça n’a rien à voir avec le sujet de base, et je pense que beaucoup de gens vont se retrouver dedans, parce que oui, plein de meufs se retrouvent confrontées, même sans aller aussi loin, à la réflexion « Je suis féministe et j’aime bien être giflée au lit. » Quand tu laisses parler les gens et que tu creuses, souvent tu te rends compte qu’il y a des choses liées un peu indirectement au sujet pour lequel tu es venue et qui sont très intéressantes à dire. C’est pareil dans La Délicatesse des gang bangs : la promesse c’est un peu de venir écouter un gang bang, et d’entendre une meuf expliquer qu’elle adore ça. Mais au milieu, elle t’apprend qu’elle a été violée, et que clairement, le sous-texte, c’est qu’elle fait ça pour reprendre la main sur sa sexualité. C’est triste, mais elle n’est pas la seule avec ce genre d’histoire. Et je pense que quand tu cliques sur ce podcast, tu ne t’attends pas à avoir ce genre de discours, pourtant très important…
Pour moi, le postulat de départ, c’est toujours : « Je sais pourquoi je vais à cette interview, je sais l’élément sur lequel je vais poser des questions les dix premières minutes, mais j’ai une heure, et je ne sais pas où vont aller les cinquante minutes suivantes. » J’essaye donc de ne jamais prévoir les interviews – sauf pour les scientifiques – parce que comme ça, je peux écouter à 100 % et rebondir sur le moindre micro-élément qui va me faire tiquer. Je vais toujours creuser un peu plus loin, tirer les fils au maximum. Ça donne la forme de mon interview, puis de mon podcast : je pars d’un truc de base et je sais déjà que ça va aller plus loin. C’est juste que je ne sais pas encore où.

 

 

Un autre point que l’on aimerait aborder avec toi au sujet, entre autres, de Qui m’a filé la chlamydia ?, c’est celui de la bienveillance avec laquelle tu abordes des choses dont on parle habituellement de manière culpabilisante. Est-ce que c’était une volonté ?

Je ne sais pas, disons que j’essaie toujours d’être bienveillante. Pour moi c’est la base de mon travail, je ne vais pas faire un podcast pour critiquer quelqu’un, et c’est important que les gens se sentent en confiance, ne se sentent pas jugés. Ça ne m’est pas arrivé depuis que j’ai commencé l’audio, mais chez Madmoizelle, j’ai déjà réalisé une interview avec une personne probablement pas dans un bon jour, qui rendait très mal et que je n’ai pas sortie, parce qu’elle avait l’air insupportable et qu’elle allait se faire basher.
L’idée que j’ai toujours quand je réalise un entretien, ce n’est pas de mentir, mais de rendre hommage à la personne en montrant son meilleur profil. Ça peut passer par couper des petites phrases un peu maladroites. Il y a des gens qui malgré eux sonnent un peu péteux ; peut-être parce qu’ils sont fiers, qu’ils manquent de confiance en eux et veulent compenser, ou qu’ils sont dans la représentation. Et le problème, c’est que ça s’entend, ça donne une mauvaise image de la personne. Tout le monde est perdant si je sors ça. Il ne faut pas modifier ce que les gens disent, mais en revanche, tu peux couper en retirant un peu les petits « éclats ». Pour rendre un discours touchant, il faut que la personne soit attachante – et selon moi, tout le monde l’est, au fond.
Sur Qui m’a filé la chlamydia ?, c’était un peu différent, parce que je connaissais les gens, je savais qu’ils parlaient bien et qu’ils avaient pas mal de choses à raconter. Mais ça n’empêche pas les difficultés : Juliette, par exemple, a totalement paniqué devant le micro, et elle n’osait pas parler. C’était un peu compliqué.

 

Ça ne s’entend pas du tout.

Non, c’est grâce au montage !
Ça marche aussi parce qu’il y a une heure et demie d’interview, et qu’on en a gardé même pas quinze minutes. Le reste, c’est moi qui parle, ou la gynécologue, puis il y a l’appel. Mais même préparé à l’avance, il y a quand même des choses qui te surprennent au milieu de l’interview, comme Juliette qui m’a annoncé qu’elle avait eu de nouveau la chlamydia ensuite ! Je connaissais les histoires de chacun, mais j’ai vraiment laissé la porte ouverte aux imprévus. C’est beaucoup plus drôle, une enquête avec des imprévus !

 

Beaucoup de tes podcasts parlent de sexualité ; pourquoi avoir choisi ce sujet ?

C’est un peu les sujets qui me tombent dessus, et je crois qu’on me parle beaucoup de cul. Et les gens se confient facilement à moi, donc j’ai de bonnes histoires dans lesquelles piocher !
Au-delà de ça, je parle de cul parce que je trouve ça sympa, et aussi parce que c’est assez mal traité en général dans les médias. Je suis par exemple également passionnée par l’écologie, mais en dehors du fait que c’est un sujet moins sexy et que je ne suis pas sûre que je réussirais à le rendre si intéressant, je trouve qu’il y a plein de journalistes qui le traitent très bien. C’est moins le cas avec le cul, même s’il y en des très bon·ne·s, comme Maïa Mazaurette que j’adore, ou en audio L’Émifion ou Sea, Sex and Sounds ; mais personne ne fait ce que je fais, et je pense qu’il y a eu un côté « OK, ce terrain, c’est le mien, je vais y planter mon drapeau ! »

 

 

Ça fait maintenant quelques semaines que Qui m’a filé la chlamydia ? est sorti. Tu as eu des retours ?

Oui, déjà de tous les participants – mis à part Scott, qui n’a rien écouté ! – et je sais qu’ils ont beaucoup aimé.
J’ai eu aussi pas mal de retours d’auditeur·rice·s, de gens qui m’ont félicitée, remerciée, ou sont venus me dire qu’eux aussi avaient déjà eu la chlamydia ! La plupart des auditeur·rice·s sont venus pour le titre, mais sont resté·e·s parce que d’autres choses étaient abordées. On n’a pas fait de marketing dessus, parce que je ne voulais pas, je préférais que le fait qu’on parle de plein de choses, de partouze comme de transidentité, soit une bonne surprise.

 

Oui, l’épisode d’Isaac, sur ce dernier point, est hyper intéressant parce que ce sont des choses que l’on entend peu.

Oui. Je ne voulais pas que ce soit « l’épisode trans », mais en même temps moi aussi je me suis retrouvée face à ces questionnements, donc c’était important de les aborder. Et je pense que pour lui aussi, c’était une plate-forme cool, parce que je ne lui demandais pas de s’exprimer en tant que personne trans, mais simplement en tant que mec qui a été dans ce plan à cinq sans vraiment le prévoir ; même si, au passage, il y a cette problématique de comment lui a géré le truc. Pour lui, c’était la première fois après sa transition qu’il vivait ce genre d’expérience, et il s’est forcément posé plein de questions.

 

Pourtant, tout paraît assez simple et fluide.

Oui, mais aussi parce qu’on était entre gens cools !

 

Ça se sent !
Dans les jours qui viennent, tu vas aussi sortir très prochainement un podcast pour Arte Radio. Tu peux nous en parler un peu ?

En gros, l’idée, c’était de faire un truc sur Balance ton porc, mais du point de vue des porcs. L’envie m’est venue dans la période où je sortais de La Délicatesse des gang bangs et où je lançais Qui m’a filé la chlamydia ?, du coup je faisais beaucoup de truc très rigolos, un peu légers – même s’il y a des choses beaucoup plus lourdes soulevées à chaque fois – et je voulais faire quelque chose de plus sérieux. Mon idée de base, c’était de me dire qu’il y a un an, il y a eu le hashtag #Metoo, et toutes les meufs de la Terre ont dit « moi aussi », mais je n’ai vu aucun mec affirmer « Oui, moi aussi, j’ai violé ». Mais si on part du postulat qu’il y a eu autant de victimes, il y a eu autant – ou au moins énormément – d’agresseurs. Et on ne les entend jamais, alors que ça serait intéressant d’avoir des interviews de mecs qui expliquent pourquoi ils ont fait ça ou s’ils s’en sont rendu compte.
Après, ça a été un peu compliqué à mettre en place, parce que je ne voulais pas interviewer mes potes (je n’avais pas envie de les entendre raconter comment ils ont violé une meuf quand ils avaient 17 ans), ni choisir des inconnus, parce que ça aurait pu être des mythos. Et je ne voulais pas non plus tomber sur un profem (ceux qui disent « je suis féministe » pour draguer des meufs et qui après sont super malsains). J’avais pitché ce projet à Arte Radio, et Silvain Gire [NDLR : le directeur] l’avait accepté. Mais pendant un mois, je l’ai totalement ghosté parce que je ne savais pas qui interviewer. Jusqu’à ce que je me dise : « J’ai qu’à appeler un mec qui a été un porc avec moi. »
Il se trouve qu’au printemps 2017, j’avais été recontactée par un ex, qu’on appelle Damien dans le podcast, et qui voulait qu’on discute de ce qui s’était passé entre nous. Ce n’était pas un violeur, mais c’était un forceur, qui faisait des commentaires sur mon physique, ce genre de choses. À l’époque, je n’avais pas répondu, mais après des mois de stress, j’ai eu une épiphanie et je l’ai recontacté pour lui proposer de participer à ce podcast. Il a accepté facilement, parce qu’il connaissait mon travail et me faisait confiance. C’est comme ça que je me suis retrouvée à discuter de ce sujet avec mon ex, et qu’est né ce projet, Retrouve ton porc.

 

 

Et à part ce projet (que l’on a bien hâte d’écouter !), tu sais ce que tu vas faire ensuite ?

D’abord, mon premier projet, c’est de partir en vacances ! Mais j’ai aussi un truc de ouf pour la rentrée : je vais faire de la chasse au fantômes !
Quand je dis que les sujets me tombent dessus, je pense aussi que c’est moi qui me souviens des choses, parce que cette histoire remonte à un an et demi, quand j’étais chez Madmoizelle. J’avais fait un article sur le paranormal, et j’avais reçu un message sur Facebook d’une fille qui m’avait expliqué qu’elle faisait partie d’une association, Spectre, qui se rendait sur des lieux hantés pour communiquer avec les fantômes. Je m’en suis souvenu il y a genre deux mois, je l’ai rappelée et on a parlé pendant une heure au téléphone. C’était fascinant, en fait : elle y croit vraiment et me dit qu’il y a des preuves tangibles. Elle m’a proposé de venir avec elle et d’autres compères en Normandie pour aller passer une nuit dans un lieu hanté. Elle voudrait notamment qu’on entende le fantôme sur mon enregistreur !

 

Est-ce que tu penses que tu vas continuer à faire en parallèle des projets perso et des podcasts pour des boîtes de prod, comme c’est le cas en ce moment ?

En fait, je suis un peu dans la période où je me questionne sur le futur, et je ne suis pas trop sûre de ce que je veux. J’ai encore quelques mois de sursis, mais quand mon chômage sera terminé, il faudra vraiment que je prenne pris une décision. D’ici là, je vais encore un peu virevolter. Il y a quelques semaines, juste avant la sortie de Qui m’a filé la chlamydia ?, je disais à tout le monde que j’allais complètement arrêter de me faire produire, parce que c’est fatiguant, que le résultat c’est pas 100 % moi et que c’est un peu frustrant. Après coup, je me dis juste que j’étais aussi un peu fatiguée, et en vrai c’était très cool, donc je vais voir.
J’ai discuté récemment avec une boîte de prod qui aimerait que je leur fasse un reportage par mois, ce qui pourrait être un bon rythme si on se met d’accord sur la rémunération.

 

En parlant de ça, on imagine que ton modèle économique doit être un peu compliqué…

Eh bien, il n’y en a pas ! Je peux peut-être à moyen terme faire sponsoriser mes podcasts perso, mais je ne sais pas trop. Ensuite, le brand content (c’est-à-dire le fait de créer du contenu audio pour des marques) paye très bien, donc ça pourrait me permettre de développer des trucs à côté. J’ai réalisé un pilote pour un projet de ce type, et si c’est signé, ça me fait à la louche six mois de salaire pour un mois et demi de travail. J’ai donc diverses stratégies possibles : me faire produire par des boîtes de prod et accepter de confier mes projets à des réalisateurs certes très talentueux, mais perdre un peu les rênes ; faire de temps en temps du brand content et avoir beaucoup plus de thunes ; galérer en faisant mes propres podcasts (et clairement ça je pense que ça ne va pas être viable pour l’instant) ; ou attendre que le saint-esprit me touche et gagner au Loto… !

 

 

Comme tu abordes des sujets très personnels, je comprends que ça puisse être compliqué parfois d’abandonner le contrôle à des gens extérieurs.

Oui, même si pour Qui m’a filé la chlamydia ?, ça s’est bien passé. Après, c’était marrant, je me souviens que quand ils m’ont envoyé la V1 du premier épisode, j’ai eu une réaction de rejet.

 

C’est ce que tu disais dans L’Oreille interne 2.

Oui, et je pense que c’était vraiment important de le dire. Ce n’est pas que je n’aime pas ce podcast, maintenant je l’aime beaucoup, mais sur le coup, je me suis demandé ce qu’ils avaient fait de mon travail ! C’était la première fois que je le confiais – en gros, ils avaient tout, l’audio, le script, j’avais écrit et fait la voix-off, mais c’est eux qui ont réalisé tout le montage. C’est con, ça se joue à des subtilités, comme une virgule placée au mauvais endroit. Mais ces subtilités m’ont d’abord rendue malade ! Même si au fond, ils ont fait un travail bien meilleur que si je l’avais fait seule. Je vous rassure, aujourd’hui, je l’aime beaucoup et je suis très contente de cette collaboration !

 

On a une dernière question avant de te laisser partir en vacances : est-ce qu’il y a a des nanas dont tu voudrais recommander le travail ?

Ouais ! Tant qu’à faire, parlons des meufs pas connues. En podcasteuses, il y a d’abord Journaleuse, qui fait un podcast qui s’appelle C’est la vie. Il n’y a pas vraiment de thème, c’est surtout des entretiens très touchants ; on ne dirait pas, mais c’est très monté – je le vois bien parce que toutes les réponses sont pertinentes, et je sais que quand tu interviewes, ce n’est pas toujours le cas… C’est assez court, ce sont des formats de 20-30 minutes, et c’est vraiment trop bien. Je trouve toutes ses interviews fascinantes. Le dernier, je pense, va parler à tout le monde parce que c’est une victime du 13 novembre qui s’est pris des balles dans la jambe qui raconte l’après, ce que ça fait de vivre avec des balles dans le corps, et qui parle du syndrome post-traumatique. Mon préféré, qui n’a rien à voir, c’est son interview de Florence Servan-Schreiber, une psychiatre spécialisée dans le bonheur, qui parle du pouvoir de la gratitude et de comment cultiver le bonheur au quotidien. Un autre qui pourrait vous plaire, c’est Questions réac’ à une féministe en pyjama, où elle pose à une féministe toutes les questions communes, comme « Est-ce que tu peux être féministe et mater du porno ? ».
Sinon, je pense aussi à Kamo Rocher, qui fait un podcast qui s’appelle The Boy in a Box. Elle aussi fait des choses très éclectiques. Il y en a un qui m’a énormément plu, dans lequel elle a fait se rencontrer et discuter deux personnes dans le noir complet. C’était fascinant à écouter, et ça donne envie de le faire aussi.
Il y a aussi The Heart. Ça, c’est assez indescriptible. C’est en anglais, la meuf enregistre toute sa vie et fait des montages super conceptuels, et parfois c’est très touchant, parfois c’est un peu déprimant, mais c’est vraiment très bien.
Sinon, vous avez écouté PMA hors la loi ? C’est vraiment trop bien ! C’est réalisé par Adila Bennedjaï-Zou, qui est journaliste pour Les Pieds sur Terre, ça parle des gens qui font des PMA en dehors de la loi, et notamment d’elle-même, qui a 43 ans, est célibataire et veut faire un enfant toute seule via une PMA en Espagne. Elle, je te conseille tout ce qu’elle fait, comme par exemple sa série sur la cocaïne pour Les Pieds sur Terre, Une odeur de poudre. Et puis surtout Mes années Boum, un projet en deux saisons dans lequel elle part en Algérie enquêter sur la mort de son père. Ça parle de l’Algérie des années 1960, sous la présidence de Boumediene, et c’est vraiment mon préféré de tous. L’enquête sur la mort de son père est un peu un prétexte pour aborder d’autres sujets, mais c’est vachement intéressant parce qu’en même temps, à chaque fois, t’as un petit twist de fin d’épisode. Ça fait un parallèle avec l’Algérie d’aujourd’hui, c’est des sujets dont tu n’entends pas parler, et elle a rendu le truc tellement intéressant ! C’était une de mes inspirations pour Qui m’a filé la chlamydia ? Ça n’a rien à voir et ce n’est pas monté de la même manière, mais c’était la première fois que j’entendais en français une enquête en cinq épisodes, avec des rebondissements, avec quelqu’un qui se bouge le cul, qui parle aussi d’autre chose mais recentre sur l’enquête… Elle est très douée dans le récit, elle crée du suspens, et puis elle parle de choses pas faciles – la géopolitique algérienne j’en ai un peu rien à péter à la base – en rendant le truc fascinant !

 

 

Sinon, sur Arte Radio, il y a aussi plein de choses qui m’ont marquée. Je pense à une création en particulier, qui n’est pas si connue, le genre de récit que tu n’entends nulle part mais qui est trop drôle. Ça s’appelle Diamant sur canapé et c’est l’histoire d’une femme qui a toujours vécu en se faisant tout payer par des mecs. Et elle raconte vraiment sa carrière de michetonneuse, en expliquant qu’elle rencontrait des hommes et qu’elle leur disait : « Moi, je suis pure, je ne vais pas coucher avec toi, mais paye-moi tous les cadeaux du monde ! » C’est fascinant ! C’est fait par une fille qui s’appelle Laetitia Druart.
Mais tout Arte Radio est génial. Je finis sur un autre, qui date un peu aussi et qui parle d’éducation, Il y a deux écoles. C’est une journaliste qui explique que tous les matins, quand elle emmène son enfant à l’école, elle tourne à gauche et traverse la rue, alors que tous les autres enfants de son immeuble continuent tout droit, parce qu’ils vont tous dans l’école privée, et qu’elle a choisi au contraire de mettre son enfant dans le public. Sauf qu’elle se pose des questions, parce que sa fille va entrer au CP, et qu’elle ne sait pas si elle doit la laisser dans le public avec tous les enfants difficiles – parce que s’il y a de la mixité ça marche, mais si c’est la seule CSP+, elle se demande si elle ne lui tire pas une balle dans le pied. Elle a réalisé cinq épisodes, où elle rencontre plein de gens, et c’est super intéressant.

 

 

 

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Illustration : Elisa Renouil, d’après une photographie de Sarah Lefèvre

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