Klaire fait Grr

 

Notre zouz du jour est plutôt polyvalente : chroniqueuse, autrice, podcasteuse et aujourd’hui comédienne, Klaire fait Grr est aussi drôle qu’engagée, et surtout très lucide sur les difficultés induites par ses différentes activités. On a réussi à trouver LE créneau qui lui restait pour parler d’Internet, d’écriture, de radio-cassettes Fisher Price et de chatte.

 

Tu as commencé comme blogueuse ; c’est quoi ta formation, comment as-tu débuté ?

Après le bac, je me suis dit : « Je vais devenir comédienne et jouer pieds nus à la Comédie française des tragédies de Racine. » J’ai pris des cours pendant trois ans dans une école de comédiens, mais j’ai assez vite réalisé que ce n’était pas un métier que je voulais faire, c’était hyper dur et j’avais peu confiance en moi… Ensuite, j’ai fait des petits jobs, vaguement repris mes études, mais je ne savais surtout pas trop ce que j’allais foutre.
De petit boulot en petit boulot, j’ai finalement commencé à bosser pour MSN, qui était à l’époque un site d’actu. Et en parallèle, comme c’était le début des blogs, j’ai eu un blog. C’est là que j’ai vraiment commencé à écrire des trucs, et à me dire qu’Internet était extraordinaire : c’est comme une cour de récré à l’envers, les gens ne te voient pas, donc tu peux écrire sans être jugé·e pour tes qualités sociales, qui n’étaient à ce moment-là pas très évoluées chez moi. J’étais très contente de pouvoir me cacher derrière un écran d’ordinateur. J’ai donc écrit des trucs sur les Internets, et petit à petit, on a commencé à me proposer de le faire pour de l’argent. Quand, pour d’autres raisons, j’ai quitté mon boulot classique, grâce à l’assurance chômage, j’ai eu quelques mois pour essayer d’en vivre et de faire des piges. J’ai commencé à créer des vidéos, des projets qu’on m’avait proposé de faire, sans vraiment savoir où j’allais, et voilà. Ça, c’est le début, c’est la phase 1.

 

 

C’est à ce moment-là que tu as choisi ton pseudo ?

Oh, j’ai choisi mon pseudo dès le début de mon blog, et c’était une belle idée de merde ! À l’époque, je ne savais pas que ça allait devenir un nom d’autrice et de scène. Si je pouvais choisir maintenant, je prendrais un truc un peu plus pratique…

 

Et ça vient d’où ?

Je râlais tout le temps, donc ça me paraissait plus adapté que « Klaire fait des bisous » ! Ce n’est pas extraordinaire, comme choix, rétrospectivement. Mais c’était le début des années 2000 !

 

Aujourd’hui, tu ne fais plus seulement de l’écrit, mais au contraire beaucoup d’oral – de la vidéo, de la scène, de la radio. Comment es-tu passée de l’un à l’autre ?

C’est une bonne question ! En 2011, j’ai rencontré via l’Internet Vinvin et Henri Poulain, qui avaient une émission qui s’appelait Le Grand Webzé – un truc qui n’a pas du tout fonctionné, mais qui était une tentative de mettre à la télé les gens qui bidouillaient sur Internet. Un peu plus tard, ils ont eu une autre émission, Le Vinvinteur, que j’ai rejoint en cours de route. [NDLR : pour plus d’infos sur ces projets, relire l’entretien avec Florence Porcel.] Ils m’ont proposé d’adapter en chronique audiovisuelle un truc que j’avais un peu testé sur mon blog. C’est avec cette chronique que j’ai fait de la voix-off la première fois – mais juste parce qu’il y en avait besoin : à un moment donné, tu ne peux pas payer une comédienne pour ça, donc tu le fais toi-même.
J’ai bossé avec eux pendant un an ou deux, puis j’ai eu l’idée de Dans ton flux, un concept de vidéo qui ne se passe que sur Internet, avec de la voix-off, mais dans lequel on ne me voyait pas. Mais pareil, à un moment donné, j’y ai finalement montré ma gueule, parce que c’était pratique dans le déroulé du scénario. Et finalement, ça m’a décomplexée avec le fait de m’exposer sur Internet.
À l’époque, je faisais aussi beaucoup de posts de blogs avec des trucs bidouillés et à moitié dessinés, mais ça me demandait un temps fou parce que je ne savais pas bien le faire. Un jour, je ne sais plus trop pourquoi, j’ai eu hyper envie de dire quelque chose rapidement, et je me suis dit : « OK, je vais faire une vidéo, ça sera plus pratique. » Tout ce que j’ai fait s’est un peu mis en place comme ça, à base de « Bon, ben là, en fait, ça va aller plus vite de faire comme ça. »

 

Donc tu n’as jamais eu le temps de te poser de questions ?

C’est ça ! Le projet de Chattologie [un seul en scène sur les règles, sous forme de conférence], c’est vraiment assez typique de ça. Je ne voulais pas monter sur scène. Ce n’est pas pour monter sur scène que je l’ai fait. Mais il s’avère que je trouvais ça très marrant, que je pensais que c’était une très bonne idée de défendre ce sujet, d’en parler sur scène plutôt que dans un bouquin ou une vidéo – ce qui marche aussi, mais existait déjà. Et du coup, je l’ai fait.
Pour tous mes projets, c’est un peu la même chose. Ça me fait marrer de toucher à autant de médias, mais ça n’a pas été l’envie de faire un livre ou de la radio qui m’a motivée, ce sont plutôt les idées qui ont entrainé les supports.

 

 

Et comment tu jongles avec tous ces projets ?

Mal. La réponse est mal !

 

Parce que tu as à peu près douze activités simultanées, non ?

C’est ça. Mes déclarations AGESSA [l’Association pour la gestion de la sécurité sociale des auteurs] sont rigolotes. Et j’ai à peu près tous les statuts possibles !

 

Et qu’est-ce qui relie tout ton travail, selon toi ? De ce qu’on en voit, on dirait l’humour et le message…

Je pense que c’est assez juste. L’humour, c’est un peu malgré moi. Typiquement, au tout début des blogs, je voulais surtout dénoncer les injustices du monde, mais ça a été plus fort que moi, j’ai mis des blagounettes dedans. C’est devenu, un peu à mon corps défendant, une marque de fabrique, mais ça n’a quasiment jamais été une volonté. Je n’ai d’ailleurs jamais fait juste de l’humour. J’ai essayé, mais c’est compliqué pour moi : je fais l’inverse, je me sens obligée d’y ajouter un message.

Je crois que c’est juste que j’en ai tellement bouffé, comme façon de s’exprimer, que maintenant, quand je parle de sujets même très sérieux, j’aime bien ajouter une touche d’humour, je trouve que ça marche bien.

 

C’est indissociable de ton travail, le fait d’être engagée ?

De la même manière, c’est aussi plus fort que moi. Et puis personnellement, je pense que lorsqu’on a accès à autant de parole publique, c’est important, au minimum, de ne pas faire de contresens ou de ne pas relayer de propos pourris. Ce qui peut arriver, parce qu’on n’a jamais conscience de tout. Mais sans être forcément militant au sens « proactif », c’est important d’au moins d’essayer de faire attention. Après, il y a des gens qui font des trucs neutres, et ils en ont tout à fait le droit ; je n’aime juste pas ceux qui s’en dédouanent, en disant qu’on ne peut plus rien dire.

 

On aimerait bien parler avec toi quelques instants du livre Dans ton com, qui compile des centaines de commentaires haineux dont tu as été victime après une vidéo qui parlait d’avortement, et dont tu as reversé tous les bénéfices au Planning familial. Ce qui est assez fou dans ce projet, c’est que tu as réussi à en faire du positif. Comment as-tu décidé de créer quelque chose à partir de cette vague de haine ?

Un peu par hasard. Je crois que pour exorciser, j’ai commencé à poster sur Twitter des commentaires que je voyais sur YouTube ou sur Facebook, par réflexe, comme on aurait tous tendance à faire pour être rassurée sur l’absurdité de ce genre de choses. Ensuite, NEON a voulu faire un papier sur ma vidéo et ces retours agressifs, et j’ai lancé cette idée de livre dans leur article. Des gens qui l’ont lu m’ont proposé de participer, et je me suis dit : « Allez, banco, faisons-le vraiment. » Je ne l’ai pas supra réfléchi, ça m’a paru une bonne idée parce que d’une certaine manière, ça permettait d’annuler le bordel. Rétrospectivement, je me dis que c’est aussi bien pour la gamine de 14 ans qui est dans la merde et qui se prend des shitstorms pas possibles : il faut que se multiplient les initiatives qui prouvent qu’on peut s’en sortir, qu’il y a d’autres possibilités que juste décéder de souffrance. Si ça sauve une gamine un jour, c’est utile. Je ne sais pas si ce sera le cas, mais c’est bien qu’il existe dans nos têtes le fait que oui, tu peux faire un procès, que le cyberharcèlement est illégal, que tu peux le détourner, que de multiples possibilités de gérer cette violence inouïe existent. C’est « facile » (bien entendu, avec d’énormes guillemets) à 30, 40 ans de se battre, d’aller au procès, de décider d’assumer. À 15 ans, moins. C’est à nous aussi, je pense, qui avons réussi à survivre à l’adolescence, de donner des tous petits bouts d’espoir aux plus jeunes, qu’elles sachent qu’elles ne sont pas seules.

 

De ton côté, tu n’as pas l’air d’avoir lâché les réseaux sociaux, ça se passe comment aujourd’hui ?

Honnêtement, ça n’a rien changé fondamentalement. C’est-à-dire que le torrent de merde que tu peux te prendre dans la gueule existait déjà avant, il existe toujours, il existe ailleurs en mille fois pire – je ne me suis pas pris grand-chose, en réalité, par rapport à certaines meufs qui s’exposent beaucoup plus.

 

Tu as appris à y attacher moins d’importance ?

Tu es obligée. En fait, je crois que l’un des premiers boulots que j’ai fait sur Internet, c’était des vidéos pour Yahoo sur les Jeux Olympiques de 2012 (ce truc heureusement n’existe plus sur les Internets). Il y a eu une petite tripotée de gens qui m’ont défoncé la gueule dans les coms. À tort, à raison, je ne sais pas, mais on m’a défoncé la gueule. À cette époque, je me rappelle être allée consulter un médecin pour une boule dans la gorge, en pensant que j’avais une angine de ouf… Maintenant, je vois bien qu’il y avait surtout un truc que j’avais du mal à avaler ! Bref, je l’ai super mal vécu, et je pense que ça a fait que j’ai mis beaucoup de temps avant de remontrer ma gueule.

Plus largement, je ne sais pas quoi dire sur les réseaux sociaux. C’est vrai que c’est hyper violent, il y a des fois tu as envie de jeter ton téléphone en disant : « Non mais Internet, c’est bon, j’arrête. Moi je gagne des clopinettes depuis dix ans, en fait oui, tu sais quoi, je vais aller vendre mon cul à Canal, tu bitureras, mais au moins tu bitureras pour de bonnes raisons ! » J’essaye de faire des trucs cleans, et je m’en prends plein la gueule. En même temps, c’est le revers de la médaille, et c’est assez normal : on a le droit de dire aux gens qu’ils font de la merde, c’est donc logique de s’entendre dire la même chose en retour. Il faut l’accepter. Ce qui est dur, c’est que, parfois, ça va beaucoup trop loin. Les gens ne te disent pas « Tu dis une connerie » mais qu’ils veulent te retirer les yeux et te faire manger ta mère. Ce n’est pas bien. J’ai fait ce que je pouvais avec ce qui est arrivé, mais je trouve aussi ça très bien que Nadia Daam aille en procès pour ces raisons. Peut-être que ça aurait été intelligent de le faire, c’est une autre piste, je ne sais pas où est la solution, je ne veux pas interdire à tout le monde d’avoir Internet… Je crois surtout que ce n’est pas tellement le problème d’Internet, finalement. C’est une caisse de résonance : c’est juste que dans la vie, tout le monde se parle mal, personne ne respecte personne et les femmes prennent encore plus cher. Et si tant est que tu aies le malheur, en plus, de donner ton avis sur des problématiques de sexualité ou liées au corps… Ça me fait froid dans le dos quand je vois ce qui arrive à Marion Séclin, à Nadia Daam mais aussi aux mille autres femmes moins médiatisées, à des gamines de 16 ans qui finissent par se jeter sous un train… C’est un énorme combat, mais je suis un peu perdue, je ne sais pas quelles sont les armes…

 

 

En dehors de ces événements, on voulait te parler plus globalement d’Internet. Avec Dans ton flux, tu joues sur l’absurdité du web, mais dans plusieurs interviews que tu as données, tu expliquais que tu lui devais aussi ton éveil à pas mal de problématiques – et je pense que c’est le cas pour beaucoup de gens de notre génération. Finalement, quel est ton rapport à Internet ?

Je pense que malgré tout, Internet m’a sauvé la vie socialement. Jusqu’à mes 18 ans et l’arrivée du web, les gagnants de la vie, ceux qui s’en sortaient bien, c’était ceux qui avaient une grande gueule et ce qui étaient forts à l’oral. Internet a renversé le truc. D’un coup, il y a eu les blogs, les textos, et c’était un peu notre moment. Parce qu’on avait des blagues aussi, on les écrivait juste dans des cahiers, on était les débilos qui font des poèmes dans des cahiers. Twitter et les blogs, c’était configuré pour nous, les timides ou les angoissés de la vie, les gens pas à l’aise – et ça, c’était génial !
Après, il y a eu la vidéo, et c’était niqué ! C’était court, mais pour moi, ça a été génial, c’est tombé pile au bon moment. Sans Internet, j’aurais certainement eu une vie très différente. Je n’aurais pas appris mes différents métiers, je n’aurais jamais écrit à des magazines pour leur proposer des articles, ni à des maisons d’édition pour leur proposer des sujets de bouquins. Internet, ça a aussi ce côté génial d’être une vitrine de ce que tu fais : on te juge sur pièce. Ce petit moment du blogging et d’Internet a été une sorte de justice, de revanche sur des années et des années propices aux stars de la cour de récré.

 

La radio et l’avènement des podcasts, même si c’est de l’oral, c’est aussi une nouvelle chance, non ?

Oui, la radio, c’est un peu ça aussi. C’est marrant, je ne l’écoutais pas tellement quand j’étais jeune, mais c’est vrai que ça aurait pu m’intéresser, parce qu’effectivement, on ne te voyait pas non plus. La radio, c’est aussi un média de losers du cahier de poèmes, de ceux qui enregistraient seuls leurs émissions dans leurs radio-cassettes Fisher Price !

 

Si on ne se trompe pas, avant, tu faisais des choses plutôt toute seule  par exemple, tes premières chroniques chez Arte Radio. Aujourd’hui, tu y présentes Mycose the Night deux fois par mois avec Élodie Font. Comment s’est déroulé ce passage du travail solo au « collectif » ?

Ça s’est vraiment passé par hasard. Je connaissais un peu Élodie parce qu’elle m’avait invitée dans une émission de radio qu’elle présentait. On s’était bien entendues, on s’était revues deux-trois fois, on bossait pour les mêmes gens. Elle a fait un podcast pour Arte Radio, Coming In, un super documentaire dans lequel elle raconte comment elle a compris qu’elle était lesbienne ; cette année-là, je faisais en effet mes chroniques toutes seules pour la même radio. À un moment donné, par hasard, à la cantoche, les gens ont appris qu’on se connaissait et nous ont proposé de développer un projet ensemble. On s’est retrouvées à chercher un concept de podcast, un truc cool qui utilise un peu son délire à elle, un peu mon délire à moi… Après, ça a continué parce que ça a matché. C’est vraiment un hasard, et en l’occurrence aussi une bénédiction et un luxe de ouf, parce qu’on aime vraiment bosser ensemble. Je crois aussi qu’aucune de nous deux n’a un ego surdimensionné qui fait que l’une a envie de bouffer l’autre. Et puis elle aime faire tout ce que je déteste, genre réaliser des interviews, appeler des gens, les trucs journalistiques… Et moi j’ai plus d’idées de trucs qui déconnent, qui partent en sucette.

 

 

Si on prend un autre exemple, celui de ton spectacle Chattologie : le texte n’est pas de toi, et vous avez aussi commencé cette collaboration un peu par hasard. Est-ce que le fait de travailler avec quelqu’un a nourri ta réflexion ?

Vous savez, avant, en fait, on ne voyait pas les gens avec qui je travaillais, ça donnait l’impression que j’étais toute seule. Mais à part mon blog, dès que j’ai bossé, j’ai travaillé avec des gens : les journalistes de NEON qui relisaient mes papiers ou avec qui je discutais de mes sujets, une éditrice avec qui je faisais des bouquins, des réalisateur·rice·s ou des chargé·e·s de production qui revoyaient les scénarios de Dans ton flux, pas mal de monteur·se·s dans l’audiovisuel… On ne voit pas le boulot de ces gens-là, mais concrètement, tu travailles quand même avec eux.
Alors, ça va plus loin de travailler avec Élodie et de coécrire des trucs, mais je ne l’ai pas vécu comme un tournant… Et pour Chattologie, les gens sont souvent étonnés que je ne l’ai pas écrit moi-même, comme a priori ça ressemble beaucoup à mon boulot. Mais ça vient de l’histoire même de ce spectacle. Il s’avère que Louise Mey, l’autrice, l’a vraiment pensé pour moi. Pas au sens où on s’était mises d’accord, mais elle avait effectivement en tête ma façon de parler et des références communes… Il y a eu vraiment très peu d’ajustements – des tournures de phrases, des éléments avec lesquels j’étais moins à l’aise. Si je devais refaire un spectacle, peut-être que je le coécrirais, mais ce n’est pas bizarre, ça demande juste un peu plus d’allers-retours.

 

Avec ce projet, tu ne t’attendais pas à un tel succès, non ? On a l’impression qu’au début, tu avais juste calé une date…

Clairement !

 

Avant de décider de jouer régulièrement ?

Oui, c’est vraiment un hasard ! Quand Louise m’a fait lire ce texte, je me suis dit que je pourrais le lire une fois, ou en faire un TEDx. Mais ce moment-là, les gens du Frames Festival à Avignon m’ont proposé de venir au mois de septembre suivant ; ils m’ont filé une salle, pendant une heure, pour faire ce que je voulais. J’ai décidé de le présenter à ce moment-là. C’est à partir de là que c’est devenu un spectacle mis en scène.

 

Dans tes sujets de prédilection, il y a le corps féminin. Avant ce spectacle, tu as fait un livre sur les poils.

J’ai effectivement fait les poils, l’avortement, les règles. On commence à être pas mal !

 

Oui ! Tu as d’ailleurs dit à Télérama qu’on pouvait dire « bite » à ses beaux-parents mais assez peu nommer ou dessiner le sexe féminin, que c’était encore un combat.

L’idée, c’était aussi de faire dire « bite » et « chatte » à Télérama, je ne vous cache pas qu’il y avait un petit challenge personnel ! Après, Télérama a décidé de mettre cette phrase en exergue. En vérité, on s’en fout des beaux-parents, mais il y a en effet un vrai problème sur le nom du sexe féminin ! Tu ne te poses pas la question de dire « bite » pour parler du sexe masculin. Mais tu veux parler du sexe féminin, c’est moins évident… La raison : il y a un tabou sur le sujet. Regardez, tout le monde sait dessiner une bite. Mais si t’essayes de dessiner un sexe féminin, tu ne sais pas trop par où commencer. C’est important, ça dit quelque chose du tabou et du flou qui existent. Dans Chattologie, il y a une coupe du sexe féminin, avec le clitoris en 3D, tel qu’il a été montré pour la première fois dans un manuel de SVT (et le seul je crois). Enfin, on voit le clitoris en entier ! C’est fou d’avoir attendu 2017 pour que ça existe ! Ça veut bien dire que le plaisir dans la sexualité féminine est tabou, pas important, qu’il faut le cacher. C’est complètement fou : on a caché un organe ! Et les gens sont là : « Oh, faut p’t’être pas trop le montrer ! Quand même, dans un livre pour enfant ! » Mettre une bite, un zizi, OK, mais pas le sexe féminin. Ça peut paraître anodin, mais ça ne l’est pas du tout. Il fallait que le corps des femmes reste un truc un peu chelou, ça ne nous intéressait pas trop trop de nous pencher sur le plaisir féminin : une femme, l’intérêt, c’est que ça se reproduise, pas que ça prenne du plaisir. C’est bien ce que ça dit, ce rapport au corps.
Les poils, c’est encore un sujet extraordinaire. Quand tu penses à cette phrase qu’on a toutes entendue : « il faut souffrir pour être belle » : pourquoi ? Il faut se sentir bien, c’est tout.
D’ailleurs, c’est intéressant : aujourd’hui, YouTube démonétise les vidéos qui parlent ou montrent le corps féminin. Ça rejoint ma vidéo du Planning familial. Quand je l’ai faite, beaucoup de gens m’ont dit qu’on n’allait jamais interdire l’avortement en France. Déjà, touchons du bois ! Mais quand tu vois ce qui se passe un peu partout, on n’est jamais à l’abri de rien. Et surtout, on ne va peut-être pas l’interdire dans la loi, mais supprimer les financements, notamment celles du Planning familial, revient pour beaucoup de femmes à si ce n’est l’interdire, du moins compliquer son accès, donc à le rendre impossible. C’est un peu pareil pour YouTube et les vidéos qui parlent de corps : YouTube ne censure pas, n’interdit pas ces vidéos. Mais les démonétiser signifie que les femmes qui parlent de ces sujets – contrairement à des hommes qui parlent d’autres choses ou des femmes qui parlent de maquillage – n’ont pas le droit de gagner de la thune avec, et donc d’être mises en avant sur la plate-forme. À un moment donné, si on démonétise tes créations, tu ne vas pas en parler : si tu es YouTubeur·euse professionnel·le, il faut bien que tu gagnes des sous. Concrètement, ça va jouer sur la parole de ces femmes.

 

 

Dans une interview pour Les Intelloes, tu expliquais que ce qui t’empêchais de te revendiquer féministe, c’était de ne pas te sentir à la hauteur du mouvement. C’est un peu étonnant ! Aujourd’hui, tu en es où dans ta réflexion ?

A priori, je dis allègrement que je suis féministe. Le seul truc qui m’en empêche, c’est de me dire que je ne le suis pas assez. Je pense que je manque encore de culture, de connaissances. Je me rends compte aujourd’hui de comment, il y a cinq ans, j’avais des fonctionnements de pensée qui n’étaient pas du tout féministes. C’est normal, on n’a pas forcément grandi avec ça, on le découvre. Je pense qu’encore aujourd’hui, je relaye des systèmes de pensée ou du langage qui portent des choses qui ne sont pas réfléchies. La seule raison pour laquelle je ne pourrais pas me revendiquer féministe complètement, c’est que j’essaye de l’être.

 

Pour nous toutes, c’est une construction et une déconstruction permanente, non ?

Oui, mais c’est hallucinant ce que ce terme cristallise. Quand on me dit parfois à la fin de Chattologie que c’est cool parce que c’est féministe, « mais tu sais, pas les féministes qui en font trop », je me dis que je n’ai pas réussi. Normalement, l’idée, c’est de se dire : « le féminisme est aussi là », ou « pourquoi est-ce qu’en 2018 il y a encore besoin de faire un spectacle sur les règles, on devrait tout savoir ».

 

Justement, on voudrait aussi aborder avec toi la question de la démocratisation de ces sujets. Tu disais à Madmoizelle que ce sont des thèmes à la mode, mais surtout dans notre bulle à nous (notre génération, dans les grandes villes, dont Paris). On a mis ta réflexion en rapport avec le tarif « Laurent Wauquiez » de ton spectacle [des places à 10 € pour les gens qui n’ont pas trop de sous, mais sans justification]. Comment pourrait-on aider à plus démocratiser ce mouvement actuel ?

C’est clair qu’on est dans une bulle ! J’ai hâte de jouer ce spectacle ailleurs que dans le 11e arrondissement de Paris, par exemple. C’est normal que ça ait commencé là, mais j’ai vraiment envie et hâte de le jouer partout en France : dans des petits bleds, dans des gros bleds, mais en tout cas pas que Paris 11e, qui est un peu l’équivalent géographique de la bulle Internet dans laquelle on vit. Je crois qu’il faut qu’il soit joué partout, joué par d’autres gens, adapté… Il faut que ça pète les tranches d’âge et les milieux sociaux.
Pour moi, c’est banco pour aller jouer partout, tant que c’est vaguement payé. Mais il y a des problématiques concrètes de production. L’autre jour, un ami me parlait d’une ville de banlieue parisienne de classe moyenne, où le maire part l’été au festival d’Avignon pour faire son marché des spectacles à programmer l’an prochain. J’ai suggéré qu’il aille voir Chattologie, mais mon ami pensait que ce ne serait pas possible. Pourquoi dans une ville bourge de banlieue parisienne je ne pourrais pas le jouer ? Il n’y a pas tellement plus universel que les règles comme sujet. Mais ça coince encore pas mal, ce n’est pas facile. Sur Arte Radio ou France Télévision, je suis consciente d’être quand même écoutée par des gens qui sont déjà d’accord avec moi. J’ai hâte d’élargir ce cercle ! J’ai envie de dire : « Homme de 65 ans qui détient les clés d’un théâtre à Mortagne-au-Perche, fais venir Chattologie ! » Je vois bien que, depuis septembre, j’ai un public déjà acquis au sujet. C’est super que les gens viennent, puisque ça permet à ce spectacle d’aller ailleurs.

Mais pour l’instant, tu sens qu’il y a une certaine réticence. On a parfois l’impression qu’on n’a parlé que des règles cette année, parce qu’il y a eu quelques livres, mais quand tu te retrouves dans une conversation un peu sortie de notre bulle, tu réalises à quel point parler de ce sujet n’est pas normal pour tout le monde.

 

 

Vous avez quelques plans pour jouer Chattologie ailleurs qu’à Paris ?

Là, je vais le jouer au off du festival d’Avignon tout le mois de juillet. Le but, c’est que plein de gens viennent le voir et qu’on puisse ensuite le programmer un peu partout.

 

Il faut qu’on t’envoie des gens ! Pour terminer, on a bien rigolé dans le dernier épisode de Mycose the Night, dans lequel tu affirmes que « le chat, c’est le grand gagnant du siècle et pas la chatte ». Tu participes quand même pas mal à braquer les projecteurs sur la chatte. Est-ce que tu voudrais nous conseiller le travail d’autres nanas, nous parler de meufs qui t’inspirent ?

J’adore ce que fait Titiou Lecoq ! C’est intelligent et drôle. Son dernier livre, Libérées, est hyper bien : c’est très documenté – c’est important – et très facile à lire. Il faut que les hommes, les femmes, tout le monde le lise ! Ce qu’elle fait dans sa newsletter pour Slate est aussi super intelligent. C’est vraiment une meuf que j’aime beaucoup : ce qu’elle fait est hyper complet, mais elle ne pète pas plus haut que son cul.

Il y a Cy qui a publié Le Vrai Sexe de la vraie vie, c’est hyper chouette de sortir des moules faux et culpabilisants d’une vision publicitaire du sexe.

Je pense aussi à la super chaîne Virago d’Aude Gogny-Goubert ou au podcast d’Élodie Font sur la PMA pour celles et ceux qui n’y connaissent que pouic. Je peux aussi conseiller de jeter un œil à The Vulva Gallery, une page Instagram de dessins de vulves dans le but d’en montrer la diversité, à Le Roi des cons, une bouquin de Florence Montreynaud qui revient sur le sexisme et la violence envers les femmes que porte le langage.

Côté humour, je coeurcoeur sur le boulot pédago-lol de Marion Montaigne, les cartes de vœux dégeu de Sandrine Deloffre, et j’ai hâte de voir la très drôle Marine Baousson reprendre La Lesbienne invisible !

 

 

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