Dwam

Dwam, La Zouzletter, 2018 illustration Elisa Renouil

Quand Dwam a répondu positivement à notre message, nous étions particulièrement ravies. D’abord parce qu’on suivait son travail de photographe et de tatoueuse depuis un moment, qu’on aimait son regard et qu’on se sentait proches de ses combats, de ses thématiques et de ses prises de positions. Mais aussi parce que, du fait de son parcours particulier – elle réalise et performe actuellement dans des films pornographiques –, nous avons pu aborder avec elle des problématiques différentes et souvent tues, comme les évolutions de l’industrie du X, la réappropriation du genre par les femmes et les personnes queer ou encore le statut des travailleur·se·s du sexe.
Avant de lui laisser la parole, on en profite d’ailleurs pour vous faire un petit warning : les liens en violet sont destinés à un public averti. Bonne lecture !

 

Est-ce que tu pourrais nous raconter un peu ton parcours ? Tu as commencé par étudier le dessin, c’est ça ?

Oui, je voulais travailler dans la BD ou le dessin animé. J’ai fait deux ans d’arts appliqués à Nantes dans une école privée, puis les Beaux-Arts à Angoulême. C’était un choix financier surtout : j’avais tenté une école de dessin animé que je n’avais pas eue, et je me suis inscrite aux Beaux-Arts en attendant, parce que je savais que je serai boursière et je n’avais pas les moyens de payer une autre école. Mais j’ai détesté toutes mes années là-bas.

 

Ah bon, pourquoi ?

Les Beaux-Arts d’Angoulême attirent énormément de gens qui veulent faire de la BD ou de l’illustration, mais il n’y a aucun suivi. Nos profs n’étaient jamais là, il y avait une espèce de démission totale vraiment décourageante. À l’époque, j’étais tout le temps en colère mais je n’arrivais pas à comprendre pourquoi ; maintenant, je me dis que tous nos profs étaient des mecs, de genre 40-50 ans, blancs, racistes, sexistes… Ça résume déjà bien en quoi ce n’était pas un milieu épanouissant !

 

En effet ! C’est à la suite de ces études que tu as commencé le tatouage ?

Non, j’ai d’abord travaillé sur une production de dessin animé. Pendant mes études, je me suis pas mal décarcassée pour essayer de faire de la BD mais pas grand-chose n’aboutissait. Et puis j’étais assez réaliste : c’est compliqué d’en vivre si tu n’es pas super productive, rapide, douée et chanceuse. Le dessin animé, c’est un peu mieux payé, et grâce au statut d’intermittent, ça permet à certain·e·s de faire des livres entre deux productions. J’ai donc bossé sur un court-métrage fantastique pendant plus d’un an, mais j’ai assez vite réalisé que ça n’allait pas non plus être la bonne voie pour moi.

 

Pourquoi ?

J’étais sur un film particulièrement génial, mais c’était l’enfer avec les patrons – j’ai certes du mal avec l’autorité, mais ils se servaient aussi des gens de manière horrible, en exerçant une pression et un chantage émotionnel constants. Et les horaires : être à ce point bloquée quelque part, surtout à une époque où j’essayais de partir d’Angoulême, ça ne m’allait pas du tout. Je savais que je ne trouverais jamais un boulot aussi intéressant que celui-là dans ce milieu, pourtant il ne me convenait déjà pas. Il fallait que je me sauve !
À cette période, j’ai commencé à entrer dans le milieu du tatouage, à rencontrer plein de gens, dont le tatoueur qui m’a initiée, et ça a commencé à me plaire. Il y a eu un bon concours de circonstances, mais c’était aussi une démarche calculée.

 

Dans quel sens ?

C’est moche à dire, mais je ne suis pas du tout venue au tattoo par passion (au début) ; ça m’intéressait, ça rentrait dans ce que je savais faire, et surtout, ça pouvait me permettre de gagner ma vie tout en étant indépendante, en voyageant. Il y avait encore peu de femmes tatoueuses, je savais que, pour une fois, ça allait être un avantage.
J’ai vraiment eu de la chance, déjà parce que Joe Moo a accepté de me former. Ensuite parce que j’ai rencontré les bonnes personnes au bon moment, ça a décollé assez vite. Même trop : c’était parfois un peu compliqué pour moi parce que je n’avais pas toujours le niveau par rapport aux attentes des clients !

 

Tu es photographe depuis plusieurs années, tu fais encore de l’illustration, de la vidéo… On a lu que tu te définissais comme une « artiste visuelle », qu’est-ce que ce terme signifie pour toi ?

Il englobe tous ces aspects. J’ai toujours évolué dans le monde de l’image et j’ai toujours été portée par une recherche esthétique. J’adore aussi raconter des histoires, c’est pour ça que l’idée de faire de la BD me correspondait bien. Même quand je fais de la photo, je bosse souvent par série, ça me permet de créer une narration.
La beauté est très importante pour moi, c’est vital, même dans mon quotidien. C’est ce qui me porte. Je pars du principe que le monde est vraiment pourri et qu’il faut que je crée de la beauté pour que ce soit un peu moins nul !

"Ce que j'essaie de montrer, c'est la jeunesse queer en France" Dwam, La Zouzletter, 2018

Parmi tout ton travail photographique, on voulait te parler en particulier d’une de tes séries les plus récentes : des portraits de personnes non-binaires. Est-ce que tu pourrais nous raconter pourquoi tu as décidé de faire cette série, et ce que signifie pour toi ce rapport au genre ?

L’an dernier, j’ai beaucoup discuté avec mon amie journaliste Éloïse Bouton, qui m’aide à rendre mon boulot plus visible. On écrivait des notes d’intention, en réfléchissant à ce qui liait tout mon travail. J’ai eu une épiphanie : depuis que je travaille en photo, ce que j’essaye de montrer, en fait, c’est la jeunesse queer en France.
L’autre chose qui m’a donné envie de lancer cette série, c’est que je bosse de plus en plus avec des gens qui ont la vingtaine (j’ai 33 ans), et je commence à voir la différence et l’évolution sur ces sujets. Quand j’avais 18-20 ans, on n’avait pas beaucoup de vocabulaire pour parler des questions de genre, surtout en France. Quand je suis partie étudier en Angleterre, cette approche bilingue et la possibilité d’un langage plus neutre m’ont littéralement retourné la tête. À l’époque, je me définissais comme gender queer ou fluid. Le terme non-binaire est apparu il y a quelques années, d’abord en anglais. C’est l’une de mes clientes qui me l’a fait découvrir, et moi qui adore tout ce qui est étymologie et langage, je l’ai trouvé parfait, concis, évident. Il exprime de manière claire le problème qu’ont beaucoup de personnes avec le genre, cette sensation d’être coincé·e·s dans un moule binaire qui ne nous correspond pas. Peut-être que ce mot n’est encore qu’une étape, mais il me convient bien pour l’instant !
Enfin, j’étais dans une phase où j’avais envie d’expérimenter d’autres méthodes de travail. Moi qui ne photographie que des gens que je connais, avec qui j’ai un lien, je voulais voir ce que j’étais capable de créer en photographiant des inconnu·e·s. J’ai fait un appel sur le net, pour réaliser cette galerie de portraits de personnes non-binaires, en m’imposant un processus : pas plus de 20 min par personne, pas le temps de « s’apprivoiser », tant pis si on n’est pas à l’aise ou si l’on n’a aucune alchimie au départ. La discussion arrive après les photos, et ça m’a permis de voir où on en était sur ces questions de genre. C’est un état des lieux très positif, j’ai rencontré des gens fabuleux, à peine majeurs, souvent très politisé·e·s, avec déjà une réflexion incroyable !

 

À côté de ces photos, tu présentes un court texte dans lequel chaque personne explique comment ils·elles veulent être genré·e·s ou non-genré·e·s ; en quoi est-ce important pour ta série ?

J’ai toujours eu un problème avec la photo de portrait, parce que c’est très subjectif, et que ce sont souvent les photographes qui dirigent, ou qui projettent leur ego et leurs idées préconçues. Sur un sujet comme celui-ci, ça me semble particulièrement important d’apporter des précisions, parce que la non-binarité va être perçue et ressentie différemment par chacun. L’identité de chaque personne lui est propre ; ce sont des concepts encore très flous, pas compris par grand monde – je ne suis même pas sûre que les non-binaires comprennent tout non plus ! J’aime bien donner le nom des gens, leur âge, leur origine ou l’endroit où ils vivent, ça peut déjà en dire beaucoup sur eux. La définition de leur genre et de leur identité est celle qu’ils m’ont donnée. Je voulais leur laisser la parole, savoir ce qu’ils voulaient dire de leur portrait, présenter chaque personne et ne pas seulement faire une jolie image. Ça permet de ne pas rester trop en surface. D’ailleurs, je m’aperçois que dernièrement, j’ai la même démarche en tattoo.

"C'est important de montrer la diversité des corps tatoués" Dwam, La Zouzletter, 2018

C’est-à-dire ?

Suite à une question qu’on m’a posée sur la représentation, et sur le fait, notamment, que l’on voit très peu de personnes non blanches tatouées, j’ai pas mal réfléchi à la façon de présenter mon portfolio. Aujourd’hui, pour mon Instagram dédié au tattoo, j’essaye de prendre une photo du tatouage, mais aussi, si elle est d’accord, de la personne tatouée, pour montrer que n’importe qui peut se faire tatouer – et pour rappeler qu’à la base, quand on tatoue, on dessine sur des gens et pas sur du papier. Il y a quelqu’un derrière, c’est important.
Après, je ne vais pas mentir, je fais aussi exprès de mettre certaines personnes en avant. Dès que j’ai un·e client·e qui n’est pas mince, ni blanc·he, par exemple, je lui demande toujours si on peut mettre son portrait avec ; ou si c’est sur ses hanches par exemples, si je peux faire une photo un peu plus large : c’est important de montrer la diversité des corps tatoués. Même si je suis réaliste et que je sais que quand je poste une photo de quelqu’un d’extrêmement joli et dans les normes, mon Instagram va exploser ; mais je ne veux justement pas tomber là-dedans. Je travaille depuis trop longtemps dans le monde de l’image pour ne pas prêter une attention très soutenue aux représentations et à leur impact. On est tous·toutes responsables.

 

À ce sujet, on voudrait te parler d’une autre de tes activités : de 2007 à 2013, tu as été modèle et photographe pour le site SuicideGirls [un site web présentant des photos de nu de modèles souvent tatouées et piercées]. En arrêtant, tu as publié un texte dans lequel tu expliquais que tu avais rejoint ce site pour montrer que tu pouvais être une femme queer, hors des stéréotypes de genre, et malgré tout sexy, confiante. Comment as-tu pris la décision de faire cette démarche de réappropriation ?

Je pense que c’est encore une question de représentation. À l’heure actuelle, si je dis : « je n’étais pas du tout dans les normes », ça fera rire plein de gens, parce que je reste blanche et très mince. Mais quand j’étais ado, j’étais vraiment en recherche de modèles de femmes qui me ressemblaient, auxquelles je pouvais m’identifier et je n’en trouvais jamais (je n’étais ni féminine, ni hétérosexuelle…). En grandissant, je me suis dit que la moindre des choses, c’était de devenir cette représentation. Combler le manque. Je n’avais pas un discours aussi conscient quand j’ai rejoint SuicideGirls, j’étais juste une jeune punk, pas très douée en séduction ou en codes de féminité. Pour autant, je me trouvais très bien ainsi et je voulais montrer qu’on existait et que c’était tout aussi cool. Naïvement, c’était mon idée de départ.

"J'aime me mettre en scène, incarner des personnages, performer le genre", Dwam, La Zouzletter, 2018

La décision de t’exposer a-t-elle été facile à prendre ?

J’étais déjà modèle vivant pour payer mes études : être nue ne m’a jamais posé de problème, c’est quelque chose que je désexualisais complètement. Comme je dessinais aussi, je savais très bien que quand tu regardes un modèle, tu observes surtout l’anatomie. Mais je ne voulais pas faire de photos à l’époque, parce que j’en avais la mauvaise image d’un rapport hyper sexualisé où tu es seule avec un photographe, forcément un mec hétéro, ça me mettait mal à l’aise (et je n’avais pas tort d’ailleurs)… J’ai donc commencé à poser avec des copines et par la suite j’ai beaucoup bossé en collaboration avec mon partenaire de l’époque, P_Mod. Donc non, ça n’a pas été difficile, j’y ai au contraire pris goût très vite. Je pouvais exprimer tout ce que j’avais réprimé !
Ça m’a permis d’expérimenter. Moi qui avais toujours rejeté tout ce qui me semblait lié à la féminité, je suis arrivée sur SuicideGirls à une période de ma vie où je commençais à me dire qu’il y avait aussi du bon à prendre. Et j’aime me mettre en scène, me déguiser, incarner des personnages. Je trouvais ça plutôt drôle, et ironique, de performer le genre. J’ai appris à me maquiller par exemple (ce que je ne faisais jamais avant) : pas forcément pour être « une fille » ou pour plaire, mais parce que ça pouvait changer des aspects de mon visage, et que c’était intéressant à l’image.
D’autre part, frayer dans le milieu LGBT m’a permis d’expérimenter tout ce qui était lié à la sexualité et à la séduction dans un rapport non-hétéronormé. Je pense que ça a changé pas mal de choses, notamment dans la manière dont je percevais les femmes qui m’attiraient. Merci les lesbiennes et bisexuelles qui m’ont réconciliée avec ça ! Je me suis rendu compte que ça pouvait être bon pour l’estime de soi de se mettre en scène, en séduction. Et que j’appréciais, tant que ce n’était pas « pour les hommes », ou codifié de manière sexiste. Et comme je ne le faisais pas du tout avant, et bien, je me suis lâchée !

 

Le point négatif de cette expérience, que tu expliques dans le texte dont on parlait précédemment, c’est qu’un peu à tes dépends, tu étais devenue un produit, que dans cette démarche tu t’étais chosifiée. Comment en as-tu pris conscience ?

Ça a été graduel. Je pense que c’est le pendant négatif de cette espèce d’ivresse : tu réalises soudain que tu as ce pouvoir, et cet impact, lié à ton corps et à sa sexualisation, c’est grisant, mais c’est vite étouffant. C’est difficile d’expliquer que tout ce qui est lié à la sexualité, à la séduction, aux rapports d’apparence n’est pas forcément mauvais en soi, mais peut devenir rapidement malsain, surtout dans un contexte où les femmes sont violemment et systématiquement renvoyées à leur image et à leur potentiel de séduction (voire leur « baisabilité », plus vulgairement). Quand on te fait sentir que ta valeur ne réside que là-dedans, c’est incroyablement destructeur.
Au départ, je l’ai vu pas tant pour moi que pour l’impact que ça avait sur les modèles avec qui je travaillais. Je rencontrais énormément de jeunes femmes d’à peine 18 ans, qui arrivaient complètement naïves, sans recul. J’essayais de les prévenir, de leur expliquer qu’en commençant à poser nues, elles allaient trouver ça enivrant, empouvoirant, que ça allait booster leur confiance en elles, mais qu’elles finiraient par se comparer encore plus, être de plus en plus dans ce rapport à l’apparence, avoir l’impression que leur valeur était calculée à l’aune de leur beauté, et que c’était de fait super malsain. D’autant plus que SuicideGirls a un système très « exploitatif », qui met les filles en compétition.
De mon côté, en tant que photographe, je voyais bien comment je rentrais peu à peu dans le jeu, les réflexes que j’avais pris, ma vision des images à produire… Je créais de plus en plus de photos calibrées pour être achetées, plus vraiment pour être belles, émouvantes ou créatives. Mais c’est un processus très insidieux. Quand je me suis rendu compte que j’étais en train de faire tout ce que je voulais combattre à la base, ça m’a dégoûtée profondément.
Quand j’ai quitté SuicideGirls, j’ai arrêté de faire de la photo pendant quasiment deux ans, j’avais l’impression d’avoir besoin de me « laver les yeux », d’oublier ces réflexes et ces influences. Et quand j’ai repris, je me suis imposé de faire uniquement les photos dont j’avais envie. Juste pour moi, sans pression financière aucune, sans rentabilité ni popularité – j’avais besoin de redéfinir « ce je veux créer, ce que je veux montrer ». Ça m’a fait un bien fou.
De façon très contradictoire, c’est pourtant à ce moment-là que j’ai commencé à bosser dans le porn ! Ce glissement n’avait aucun sens, même moi je me demandais ce que je faisais, à part foutre le bordel. J’en avais marre de l’hyper-sexualisation et j’allais dans un domaine encore pire… Ça m’a plongée dans une confusion extrême dont je commence seulement à sortir.

 

Comment est-ce que tu es passée à la vidéo ?

J’ai réalisé que pendant des années, je m’étais voilé la face : SuicideGirls, c’est du porn. Ce qui me pose un énorme souci : ils se marketent comme du « soft-porn » (c’est assez codifié aux US), mettent en avant que c’est différent, c’est pin-up, c’est fait avec plus de goût… Non ! C’est du porn tout autant, qui t’est vendu avec un joli emballage. Encore une fois : le porn, ce n’est pas mal en soi, mais là on leurre les ingénues, et c’est cet aspect qui craint. Alors que si le site se positionnait réellement pour ce qu’il est, ça ferait un peu avancer les mentalités et reculer le stigma, justement. Au moins, ça m’a fait réaliser le business incroyable qui se fait sur le dos de la sexualisation des femmes, basé sur l’exploitation de leur naïveté et leurs complexes. Alors, comme toujours, quand je vois un truc aussi malsain, je me dis que je vais foncer dedans, et faire à ma manière (on notera que ça a pourtant été un bel échec sur SuicideGirls).
Par ailleurs, j’ai toujours été fascinée par tout ce qui est lié à la sexualité et aux tabous, le rapport au corps, le plaisir et l’intimité. Et il y avait toujours cette volonté de représentation de sexualités queer ! C’était toujours là en toile de fond. J’avais commencé à faire des vidéos avec Ortie, qui vivait chez moi. On avait des visions artistiques très proches et j’étais contente d’avoir quelqu’un avec qui travailler. Une de ses premières réalisations vidéos qui jouait sur les codes de genre a été filmée backstage par Ovidie, ce qui nous a donné un peu de visibilité. À peu près au même moment, j’ai découvert le boulot de Four Chambers [un studio de production pornographique fondé par Vex et sa moitié]. J’ai vu leurs photos et une de leurs vidéos : c’était littéralement ce que j’avais toujours voulu faire. Je me suis dit qu’il fallait que je les contacte. Et je les ai contacté·e·s !

"Le porn, c'est un domaine fascinant, méprisé à tort, super intéressant et riche en possibilités", Dwam, La Zouzletter, 2018

En quoi est-ce que leur démarche te parlait particulièrement ?

Four Chambers a une vision de la sexualité d’une esthétique irréprochable, viscérale, et une approche cinématographique très inspirée. Auparavant, je n’avais jamais été très emballée à l’idée de faire du porn, parce que ce que j’en avais vu était très moche, tout simplement. J’ai grandi comme beaucoup de monde avec une mauvaise image du porn, pour moi c’était mauvais et dégradant. C’est souvent mal filmé, mal éclairé, avec des performeur·se·s et des pratiques qui ne me correspondaient pas, des points de vues qui ne me parlent pas… Et comme je suis une snob de l’esthétique, si ce n’est pas beau, ça ne m’intéresse pas ! Maintenant, j’ai changé de point de vue. Le porn, c’est un domaine fascinant, méprisé à tort, super intéressant et riche en possibilité, mais comme partout, il y a de tout – et il y a surtout très peu de moyens. À partir du moment où j’ai trouvé des vidéos qui étaient bien réalisées, moins hétérocentrées, avec des perfomeur·se·s qui me plaisaient, ça a commencé à m’intéresser. J’ai compris que jusqu’ici, je ne trouvais simplement pas ce que je souhaitais voir. Alors j’ai décidé de le créer moi-même.

 

En ce moment, il y a un important mouvement dans la création pornographique indépendante, non ?

Oui, de ce que j’en vois, ça a beaucoup bougé, mais surtout, il y a une différence monumentale depuis quatre ou cinq ans : les moyens permettent à plus de gens de commencer à expérimenter, internet donne de la visibilité, ces premières personnes trouvent une audience, on réalise qu’en fait il y a une demande, et ainsi de suite, comme un effet boule de neige. Je le vois sur les événements, notamment au festival de porn indé de Berlin ou à la Fête du Slip, et ils le disent aussi : depuis les deux ou trois dernières années, c’est une explosion incroyable, il y a beaucoup plus de monde, des productions beaucoup plus intéressantes, moins de préjugés, on voit qu’il se passe quelque chose.

 

Selon toi, quel est le public de ces nouveaux films (des tiens ou de la production de ces festivals) : des femmes, des queers ?

Je pense que ce sont tous·toutes les laissé·e·s pour compte du porn habituel. Avant, le porn, c’était surtout des producteurs, des VHS puis des DVD, une industrie avec beaucoup d’argent et des mecs aux commandes, il n’y avait pas de possibilité de faire des trucs variés qui sortent du male gaze et de ce que ces types pensaient être excitant. Il y a vraiment eu un clash avec l’arrivée d’internet et des tubes [sites qui diffusent gratuitement des contenus et extraits pornographiques] – ce qui a aussi tué l’industrie du « porn à papa » : tout a été piraté, mis en ligne, tout est devenu gratuit et les studios ont périclité – et les revenus des performeur·se·s avec, ce n’est donc pas qu’une bonne chose. Mais internet a aussi permis d’élargir l’audience, changer la demande, le mode de consommation et de production. Le simple fait que tout le monde puisse produire du porn, avec un appareil photo ou même une webcam pourrie, fait qu’on a plus du tout les mêmes filtres qu’avant sur ce qui est considéré « digne » d’être diffusé.

"Il se passe plein de choses dans le milieu indé et queer, il y a beaucoup de créativité" Dwam, La Zouzletter, 2018

L’arrivée des « cams » [sites web où chacun peut diffuser en direct son propre show pornographique] en est aussi symptomatique, non ? Est-ce que certaines actrices ne se sont pas d’une certaine manière réapproprié ce milieu et ce regard sur elles, en étant celles qui créent et produisent ?

Oui, il y a un truc similaire, puisqu’elles peuvent produire leur contenu depuis chez elles, en contrôle total.
Quand j’ai bossé chez SuicideGirls, je trouvais ça super parce que je me disais que les modèles étaient aux commandes ; les photographes étaient souvent des femmes, et globalement chacun·e avait plus de contrôle sur ce qu’il·elle produisait. Mais au final, cet aspect a été écrasé par la course à la popularité, les stéréotypes du mainstream et l’audience majoritairement masculine. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on en est peut-être à ce stade-là dans le porn : il y a de plus en plus de performeur·se·s aux commandes, bien plus de contrôle sur la façon dont ils·elles peuvent être représenté·e·s. Les cams sont bien représentatives de cette sexualisation contrôlée et monétisée par les performeurs·se·s ; je crois qu’il y a un aspect « reprendre la main sur cette industrie du sexe selon mes propres termes » qui est très intéressant. Il se passe plein de choses dans le milieu indé et queer, beaucoup de créativité et de projets alternatifs – mais il n’y a pas beaucoup d’argent et c’est difficile d’en vivre, ça risque de clasher avec la réalité de l’audience. D’où les nombreux rappels : « pay for your porn » ! C’est vous qui faites vivre les acteur·rice·s de l’industrie.
Il y a quand même des exceptions. Je redonne l’exemple de Four Chambers, qui est significatif : ils·elles ont un following impressionnant, fonctionnent par crowdfunding sur Patreon et pour l’instant, même si c’est un équilibre très précaire, ça tourne bien.

 

Pour rebondir sur le sujet, est-ce qu’il y a des gens dont tu voudrais conseiller le travail ?

Tant de gens, mais dans plein de domaines !
Erika Moen, qui ne fait pas que du porn, mais aussi un travail gigantesque d’éducation sexuelle et de réflexion sur le sexe, et des guides sextoys ; Spike Trotman, qui gère les éditions queer Iron Circus, et qui ne produit que de la BD de qualité (avec plusieurs anthologies dédiées à toutes les sexualités) ; Quentin Zuttion (Monsieur Q) dont la sensibilité n’a d’égale que le talent, et qui aborde plein d’aspects de l’intimité et de la sexualité moderne en BD ; Diane Saint Réquier, qui gère Sexy SouciS, pour répondre à toutes vos questions sexualité ; Mona Chollet, enfin, dont le livre Beauté Fatale m’a bien poignardé dans les tripes.
Dans les chouettes personnes avec qui je bosse, en dehors de Four Chambers, je conseillerais par exemple de suivre la performeuse Lina Bembe, qui fait partie de ces gens qui ont à la fois une création artistique variée et une réflexion brillante. Je pense aussi à María Riot, la performeuse argentine qui milite pour droits des travailleur·se·s du sexe en Amérique latine. Ce sujet touche d’ailleurs quasiment tous les gens du milieu – toutes leurs galères ne sont pas liées au sexe à proprement parler, mais à la stigmatisation, à tous les problèmes de lois, de pénalisation / criminalisation… et aux questions de sexisme en général. Tout est fait pour mettre des bâtons dans les roues aux gens qui essaient d’être indépendants.
Cela dit, je vois fleurir des discussions de plus en plus publiques sur le travail du sexe, le porn, le stigma, et tout ce qui s’y rapporte. Les travailleur·se·s du sexe de tout acabit sortent de plus en plus de l’ombre s’organisent, se politisent, j’espère que ça va faire un peu bouger les mentalités.

"Il y a un rapport économique et de classe dans le travail du sexe qui n'est pas assez étudié" Dwam, La Zouzletter, 2018

Tu penses que la situation des travailleur·se·s du sexe est d’autant plus compliquée pour les femmes ?

La vie est plus compliquée pour les femmes dans tous les domaines ! Mais je ne pense pas que les difficultés soient particulièrement liées au genre dans le travail du sexe.
Je me doute que c’est impossible, mais j’aimerais un jour qu’il y ait des études sur la part d’argent générée par les femmes dans le travail du sexe et qu’on la compare avec les écarts de salaire entre les genres. Je suis sûre qu’on aurait des chiffres assez parlants !
Peut-être que le jour où il n’y aura plus de telles inégalités de salaire, qu’il n’y aura plus de plafond de verre et que les femmes auront réellement les mêmes possibilités de carrière que les hommes, se tourner vers le travail du sexe sera une option moins évidente. Non pas que je pense le travail du sexe intrinsèquement mauvais – au contraire –, mais parce que je pense qu’il y a vraiment un rapport économique et de classe qui n’est pas assez étudié. La plupart des gens que je vois dans ce milieu, ce sont des femmes, des personnes précaires, des queers, des personnes handicapées d’une manière ou d’une autre… majoritairement des gens qui, bien sûr, sur le marché du travail, n’ont pas les mêmes possibilités, ni mille autres choix.
Il y a un aspect de la prostitution dont on parle peu : il y a énormément de travailleurs du sexe dans le milieu gay. On pourrait penser qu’on ne peut donc pas lier leur cas aux questions de genre et au sexisme – pourtant, là aussi, ce sont les hommes qui consomment. Ça en dit quand même long. Je ne suis pas pour la stigmatisation ou la culpabilisation des clients non plus, mais d’un point de vue sociologique, ça reste intéressant de voir que ce sont majoritairement des hommes qui consomment le travail du sexe. Le rapport est genré, mais au-delà, il y a une dimension économique.
(Bon et je ne parle pas des travailleurs du sexe qui ont aussi une clientèle féminine, là c’est encore un autre sujet, et ça reste, à ce qu’on en dit, minoritaire.)

 

Tu parlais tout à l’heure des stigmas qu’on plaque sur les travailleur·se·s du sexe. Comment tu vis, toi, le fait de faire à la fois du tatouage, de la photo et du porn ?

Ah, question compliquée ! Quand je faisais juste de la photo, ça ne me posait pas trop de problème, j’étais très sûre de moi, et ça m’a aussi apporté énormément de visibilité : SuicideGirls, c’est aussi un milieu d’amoureux du tattoo.
Le porn, c’est plus compliqué, le stigma et les conséquences ne sont pas du tout les mêmes. Au départ, je suis restée assez discrète, pour des raisons pratiques aussi : j’ai eu énormément de problèmes de stalkeurs et de harcèlement dès que j’ai commencé à poser nue, alors autant vous dire que je redoutais le pire en faisant du porn ! Je suis quelqu’un de très bavard, et transparent, je partage sans trop de filtres : beaucoup confondent ça avec de la force de caractère ; au contraire, ça me rend très vulnérable. De plus, en tant que tatoueuse, je suis facile à trouver. Ma hantise, c’est que des gens louches essaient de m’approcher via les RDV tattoos… Bonjour le malaise (c’est déjà arrivé).
J’ai aussi envie d’éviter au maximum la curiosité malsaine des gens. Il n’y a tellement pas de discussions sur les questions de sexualité et de porn, dès que tu montres un demi-téton, certains s’excitent : « Ah, c’est cool ! On va pouvoir parler de cul et raconter tous nos fantasmes et envoyer des photos de bites, c’est une invitation ! » Euh, non, calmez-vous, on peut garder nos distances, merci.
Bon, je dis ça, mais je suis un peu en train de tout foutre en l’air, parce qu’en ce moment, je sors de ma grotte… Je ne cache pas du tout mon travail avec Four Chambers, par exemple, parce que ce que je sais que, même si on s’en défend, ça passe mieux grâce à la « caution artistique ».

 

Tu travailles avec FourChambers en ce moment ?

Il y a deux mois, j’ai shooté avec Four Chambers un film qui est déjà sorti (The Reverence). Là, je fais un film avec Carmina, qui bosse pour Le Tag parfait. Du coup, je suis en train d’exploser toutes mes couvertures !

 

Vous coréalisez ? Vous jouez dedans ?

Tout : on réalise, on performe, on gère le montage… et alors là, oubliez la caution artistique, on a fait du bon porn explicite avec cinq performeuses. Je pense que certain·e·s vont se demander ce qu’il se passe ! Il y a une continuité pourtant : je me suis fait la réflexion, il y a quelques semaines, que j’avais un parcours plutôt cliché, la lente chute dans le stupre : j’ai commencé comme modèle de nu, naïve et pure, puis j’ai fait des photos érotiques, puis du soft-porn, puis du porn explicite ! Et après ?

 

Justement, quels sont tes projets à venir ?

En plus de ce film avec Carmina, un autre film que j’ai tourné à Berlin avec ma partenaire, Solwenn, va sortir bientôt…
En ce moment, je suis inspirée, j’ai vraiment envie de faire plus de vidéos. Mais je fais face au problème de savoir quoi en faire, comment les distribuer, de quelle façon de les monétiser… Parce que ça prend un temps fou et je veux rémunérer les performeur·se·s correctement.
D’autant plus que j’ai toujours un couperet : le tattoo, c’est ce qui me fait vivre, mais ça me pose aussi de gros problèmes physiques (je me débats depuis des années avec des névralgies). Je ne sais pas si je vais pas pouvoir continuer longtemps – plus j’avance, et moins je peux tatouer, donc je me demande quelle sera la prochaine étape… Peut être que dans un futur lointain, je travaillerais comme guérisseuse, encore complètement autre chose !

"Plus je pratique, plus je prends conscience de la dimension presque chamanique du tattoo" Dwam, La Zouzletter, 2018

Tu vas être guérisseuse ?

Oui, je pense qu’à terme, je vais m’orienter dans les soins, même si je ne sais pas encore sous quelle forme. Cela dit, j’ai déjà un pied dedans avec le tatouage. J’ai commencé avec une approche purement artistique, certes, mais plus je pratique, plus je prends conscience de la dimension presque chamanique du tattoo (un retour aux sources, en quelque sorte) ! Beaucoup de client·e·s viennent se faire tatouer plus ou moins consciemment pour se réapproprier leur corps, marquer un moment, se donner confiance, résoudre des choses. Très souvent, les gens viennent à des moments de leur vie très précis. Il y a vraiment un travail émotionnel, psychologique, symbolique, et peut-être même à un autre niveau, qui se passe avec certaines personnes, sans forcément que ce soit conscient, pendant une séance. Parfois ça passe simplement par un motif de tattoo bien choisi, parfois par une discussion, parfois par le simple fait de se faire plaisir et de s’offrir quelque chose à soi, c’est assez fort. Je parle beaucoup avec mes client·e·s, de féminisme, d’estime de soi, des limites de la société, de stéréotypes, de représentation, de littérature… D’une certaine manière, le tatouage réunit tous les domaines qui me plaisent et que je connais : l’esthétique, l’identité, le rapport au corps, la symbolique, l’inconscient, le thérapeutique. J’ai l’impression que ça va me pousser dans ce sens.

 

Une dernière question : quelle serait la réussite dont tu es la plus fière ?

Forcément, j’ai l’impression que c’est là où j’en suis en ce moment. Je suis sur un gros projet photo sur les représentations de la masculinité, qui me tient vraiment à cœur – mais comme il n’est pas sorti, je ne peux pas encore dire si c’est une réussite…
J’en suis à un stade où je commence à être capable de relier les différents éléments qui ont toujours été importants dans mon travail, dans les différents domaines, et ça commence à prendre sens. Alors j’imagine que c’est plutôt ce que je vais créer par la suite qui sera une grande réussite !
Après, pour vous faire rire, je vais vous dire que, franchement, avoir tourné deux orgies en l’espace d’un mois, c’était un sommet dans ma carrière !

 

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