Kiyémis

Kiyémis pour La Zouzletter illustration Elisa Renouil d'apres une photo de Lily Hook, 2018

 

Ça faisait un petit moment qu’on suivait le blog de Kiyémis, qu’on était attentives à ce qu’elle partageait sur son compte Twitter, qu’on se gardait sous le coude ses articles (comme celui-ci ou celui-là), pour essayer de comprendre, de soutenir, de raisonner grâce à ses articles ou ses threads imprégnés de ses engagements afroféministes. Alors quand on l’a vue et entendue dans le documentaire Ouvrir la voix, puis qu’on a lu À nos humanités révoltées, le recueil de poésies qu’elle vient juste de publier, on a pris notre courage à deux mains et on lui a écrit un mail. Résultat : une heure passionnante, interrompue seulement par des problèmes de connexion Skype et un chaton en mal d’attention…

 

La Zouzletter : On suit ton travail, ton écriture et ton engagement sur ton blog et sur Twitter depuis quelques années. Comment est-ce que toi tu définirais ce que tu fais à nos lecteur·rice·s qui ne te connaissent pas encore ?

Kiyémis : Je dirais que je suis une blogueuse afroféministe, un peu par facilité, parce que c’est comme ça qu’on me décrit. Et je suis nouvellement publiée, donc autrice et poétesse : je trouve que c’est trop classe !

 

Tu t’intéresses à une multitude de sujets. D’où te viennent tes engagements et leur aspect multiforme ?

Je suis une personne plurielle : je suis une femme, noire, grosse. La forme de mon engagement vient déjà de là. Et puis mes parents, notamment mon père, m’ont toujours habituée à m’exprimer. Il y avait beaucoup de débats à la maison, et depuis mes 13-14 ans, je suis très intéressée par la politique.
Je pense que le fait que j’ai de nombreux d’engagements exprime juste le fait que je sois une mosaïque de plein de choses.

 

Tu te définis comme afropéenne. On parle souvent d’afro-américain·ne·s, mais en dehors des milieux militants, on entend assez peu le mot afropéen·ne. Qu’est-ce que cela signifie pour toi ?

C’est vrai qu’on l’entend peu.
Il y a beaucoup de mots pour définir les personnes qui ne sont pas « gauloises », qui ne sont pas des Français blancs. Le terme afropéen·ne a été inventé par l’autrice franco-camerounaise Léonora Miano, et je trouve qu’il représente bien ce mélange, déjà à la base un peu flou. L’Europe, l’Afrique, ce sont des conceptions finalement, des constructions politiques. Évidemment, il y a des réalités géographiques, mais on cherche parfois à les présenter comme des monolithes alors que ça ne l’est pas du tout. Du coup, j’aime beaucoup cette expression, et je peux me l’approprier aussi parce qu’elle a été forgée par une afrodescendante.  Les expressions comme « gens issus de l’immigration », ce sont toujours des mots dont on nous affuble. Ce ne sont pas des mots que nous avons inventés. Même « noir·e », finalement ! Alors qu’« afropéen·ne », c’est un mot qui me parle. C’est à nous maintenant de voir si on veut se (ré)approprier tous ces termes.
Il y a aussi des mots qu’on considère comme légitimes, mais qui pour moi sont bidons : « Immigré·e de la deuxième génération », par exemple, qu’est-ce que ça veut dire ? Un·e immigré·e, c’est quelqu’un qui ne vit pas sur le territoire où il·elle est né·e. Donc « immigré·e de la deuxième génération qui est né·e en France », ça n’a pas de sens ! Et pourtant, c’est une expression répandue. En France, on aime bien dire « black » aussi, opposé à « blanc·he », je trouve ça nul, mais c’est une expression très utilisée.
Je pense que la légitimité des mots avec lesquels je vais me définir ne se tire pas du nombre de personnes qui les utilise mais de moi, de la façon dont je peux finalement les habiter.

"Le terme afropéen·ne représente bien ce mélange, déjà à la base un peu flou" Kiyémis pour La Zouzletter, 2018

Pour nous, dans tes écrits, que ce soit sur ton blog, sur Twitter, dans tes articles pour la presse et – on y reviendra plus tard – dans le recueil de poésie que tu viens de publier,
il y a une grande générosité. Tu restes toujours très claire dans ce que tu énonces, tu prends le temps d’approfondir les choses. Est-ce que c’est une volonté ? Est-ce que tu as dû l’apprendre ?

Dans mes textes, c’est moi qui prends le temps d’écrire. C’est moi qui choisis à un instant T de me dire : « OK, je vais y aller tranquillement ». Mais les choses ne sont pas forcément compliquées en elles-mêmes. Je suis très inspirée par plein d’auteur·rice·s et intellectuel·le·s afrodescendant·e·s : il faut juste s’intéresser à leurs discours, et s’y arrêter.
J’ai peut-être une manière claire de dire les choses, mais je ne pense pas que la question de la pédagogie soit forcément primordiale pour moi. La plupart du temps – d’abord sur mon blog et sur Twitter –, ce sont des sujets qui me viennent du cœur. Je suis énervée ou je ressens des émotions (joie, colère, épuisement, énervement…), et je pense surtout à l’expression de ces sentiments.
Ensuite, quand je traite de sujets plus méconnus, comme la guerre au Cameroun, je fais effectivement attention à ce que ce soit accessible à tous. J’ai eu la chance d’aller à l’université, il y a des gens qui ne l’ont pas eue.

 

Tu as étudié l’histoire, c’est ça ?

J’étais étudiante en histoire, effectivement. Là, c’est un peu en pause : j’aimerais bien finir mon Master de sciences politiques et parler notamment du mouvement des femmes noires, pouvoir m’arrêter et m’intéresser à cette question, la travailler de manière plus apaisée. J’ai envie de prendre le temps.

 

Est-ce que c’est un sujet qui est traité dans les programmes d’histoire ?

Non, en tout cas pas en France ! Moi, c’est sur des blogs que j’ai pu apprendre des choses sur l’histoire des femmes noires.
J’ai eu quand même quelques bon·ne·s profs, qui parlaient de sujets intéressants, comme l’histoire révolutionnaire, l’histoire des mouvements sociaux, l’histoire politique ou la Révolution haïtienne. Mais ce n’est pas à la fac que j’ai appris l’histoire des femmes noires. Déjà, l’histoire du féminisme et des mouvements des femmes, c’est chaud ; l’histoire des Noirs, je n’en parle même pas ! C’est vrai qu’on étudie finalement une histoire très européocentrée, c’est parfois assez limité.

"Raconter l'histoire des féminismes noirs, c'est aussi raconter l'hégémonie et l'échec des féminismes blancs" Kiyémis pour La Zouzletter, 2018

On a souvent l’impression, en effet, que l’histoire des féminismes noirs est facilement oubliée, ou en tout cas pas assez racontée.

En France, raconter l’histoire des féminismes noirs, c’est aussi raconter l’hégémonie et l’échec des féminismes blancs, donc bon…
Ni l’histoire des mouvements noirs – pas forcément exclusivement afro-américains –, ni celle les mouvements des femmes du « Tiers-Monde » (Third World Feminism), ni le Chicana Feminism ne sont appris. Finalement, on oublie tous les féminismes qui ne sont pas vus comme universels, alors qu’en fait, ce n’est pas l’histoire des femmes, c’est l’histoire de certaines femmes. Même parler des féminismes européens, ça ne veut rien dire : il y a des différences entre les pays, et au sein même des pays, donc il y a aussi des féminismes particuliers. C’est vraiment un manque, notamment dans l’histoire du genre. Alors bon, ça fait quelques années qu’on parle d’intersectionnalité dans les universités françaises, mais c’est encore très réduit…
Malgré tout, rendons à César ce qui appartient à César : Elsa Dorlin a écrit une Anthologie du féminisme africain-américain, et Fatou Sow enseigne à l’université Paris VII. Mais ça m’interroge, je ne comprends pas pourquoi je dois apprendre par moi-même qu’il existe une floraison de féminismes, notamment sur le continent africain, qu’il y a un super centre de recherche en Afrique du Sud sur le genre, qu’il y a des centres qui font des women’s studies et des gender studies sur et dans les pays africains… Pourquoi n’a-t-on pas trace de ça ? Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas de circulation des textes et des idées ?
Si on étudiait tous les féminismes dans l’histoire du genre, cela remettrait plein de choses en question ! Typiquement, l’histoire du féminisme noir est quand même très critique envers un féminisme blanc, bourgeois, dont les protagonistes ont parfois été violemment racistes. Ce n’est pas forcément l’image que l’on veut donner non plus. Et même si ces textes arrivent en France, nous aurons besoin de la présence de celles qui conçoivent ces théories, de femmes noires à l’université, à tous les niveaux – professeures, maîtresses de conférence, chargées de TD, etc. –, sans quoi on va se retrouver avec des textes pleins de jargon. Kimberlé Crenshaw parle d’ailleurs d’un risque de dépolitisation de certaines théories, qui finalement sont extrêmement radicales, parce qu’il n’y a pas les protagonistes pour expliquer qu’il faut parler de la race, des femmes noires… Il y en a quelques-unes cela dit, et je n’ai pas envie de les invisibiliser. Par ignorance, j’ai pu dire qu’il n’y en avait pas tant que ça, mais si je peux les compter sur les doigts d’une main, ça veut vraiment dire qu’elles ne sont pas nombreuses !

 

Au sujet de l’arrivée de l’intersectionnalité à l’université, on a l’impression aussi qu’il se passe quelque chose en termes d’afroféminisme ces derniers temps, avec par exemple la sortie au cinéma d’Ouvrir la voix d’Amandine Gay, l’organisation de festivals comme Nyansapo, des discussions sur Twitter… Est-ce que tu as l’impression que c’est un moment important pour l’afroféminisme ?

Je pense qu’il y a peut-être de nouveaux outils qui sont arrivés. Les réseaux sociaux, ça survisibilise beaucoup de choses, donc c’est bien ! Mais il faudra voir ce que cela donne sur le long terme, sur les femmes noires en général et surtout sur la façon d’arriver à construire un mouvement pérenne et solide : ça ne sert à rien de chercher des solutions alors que le truc n’est visibilisé que depuis quelques années. Un mouvement social ou un courant politique ne se construit pas en dix-huit mois !
Pour autant, c’est vrai qu’il y a plein de choses qui se passent : même des personnes qui ne se disent pas forcément afroféministes mais qui font des choses, le festival Fraîches Women ou les livres de Laura Nsafou, notamment Comme un million de papillons noirs. C’est cool ! Ce sont des belles choses, il faut être positif, mais il faut également voir dans quelles conditions ces personnes produisent ces théories, ces textes, ces festivals, ces événements… Ça leur coûte beaucoup, et elles sont précarisées, à la marge.
Moi ce que je veux, c’est que ça change pour tout le monde, que ça transforme le paysage français. Quand Amandine Gay a fait Ouvrir la voix, ça a posé une question. Maintenant, il faut qu’on puisse y répondre. Laura Nsafou, Madina Guissé ou Diariatou Kébé proposent des choses très belles qui posent des questions, qui attendent des réponses. On n’est pas non plus des superwomen : à un moment donné, pour changer la société, il faut que la société elle-même s’interroge, qu’elle se transforme, que les personnes auxquelles on pose des questions ne restent pas sur le constat, il faut que tout le monde se mette au travail ! Les choses ne vont pas changer si ce sont toujours les mêmes personnes qui s’échouent, s’échinent, s’épuisent à vouloir faire bouger une société qui ne le veut pas. Objectivement, je trouve ces initiatives super belles et inspirantes. Ces filles, ces femmes autour de moi sont trop bien ! Mais on ne peut pas porter la responsabilité et le poids du changement sur ces épaules, ce sont des épaules trop frêles. ll n’y a qu’à voir ce qui s’est passé avec Rokhaya Diallo qui a dû démissionner du Conseil national du numérique au sein duquel elle était bénévole suite à d’importantes pressions de groupes comme le Printemps Républicain. What ?! Je pense qu’il faut être positif·ve (en plus je suis optimiste de nature), mais il ne faut pas être naïf·ve, se résumer à cela, sinon on perd de vue l’essentiel, à savoir le changement de notre société.

"Pour changer la société, il faut que la société elle-même s'interroge" Kiyémis pour la Zouzletter, 2018

Pour rebondir sur ce que tu disais au sujet des femmes à l’origine de toutes ces initiatives, qui le font dans des conditions précaires, de ton côté, comment penses-tu réussir à gagner ta vie en tant qu’écrivaine afroféministe ? Tu utilises des médiums gratuits, tu viens de publier un recueil de poésie…

Franchement, je ne sais pas ! Je le fais parce que j’aime ça, parce que j’ai toujours écrit. Mais en vivre, je ne sais même pas si c’est possible ! En gagnant de l’argent, tu rentres dans un système capitaliste et tu deviens dépendant·e de cet argent. Ensuite, comment ne pas perdre la radicalité de ton message ? Je souhaite que quelqu’un trouve la formule magique pour faire un best-seller, que tout le monde l’achète, et ensuite gagner des millions… Mais si même J.K. Rowling a été obligée de faire sept bouquins et de continuer à capitaliser sur son travail, pour une autrice afropéenne qui a un discours assez politisé, je pense que c’est chaud !

 

Ça fait un certain temps qu’on lit ton blog. Dans l’un de tes textes, tu parles de ton corps en tant que femme noire, grosse. Ton rapport au corps et à son affirmation est aussi très important au sein d’À nos humanités révoltées, avec un champ lexical très beau. Est-ce que ça a été difficile pour toi de te réapproprier ton corps ? En quoi est-ce politique ?

On vit dans une société sexiste, pour laquelle l’une des valeurs principales des femmes est leur corps. Déjà, ça commence mal, parce que je suis l’opposée de ce qui est considéré comme étant valorisé sur le marché de la beauté. Je pars donc perdante. Je me souviens, quand j’étais jeune, je me disais que mon atout n’était pas mon corps mais ma personnalité. Ça engendre beaucoup de problèmes d’amour de soi, de rapport au corps, dans les relations amoureuses ou amicales. Je partais du constat que mon corps était à jeter parce qu’on vit dans une société dans laquelle les critères de beauté sont d’être mince, blanche, d’avoir les cheveux longs, qui tombent… Comme j’ai grandi dans ce genre de société, je ne vais pas me dire que je m’en détache. Mais mon corps est à moi, et j’ai droit à cette réaffirmation ! C’est un peu ma méthode Coué : fake it until you make it, until you fake it again, and you make it again, and then you fake it again… Quand j’ai écrit ce texte, j’étais vraiment bien et contente de moi ; là, je suis dans une phase où je me trouve trop grosse et ultra-moche. S’accepter demande de faire plein de déconstructions, c’est un cheminement qui dure toute une vie !
Pour autant, c’était important de le clamer. Dans ce premier livre, j’avais envie de donner ça,
de la force aux lecteur·rice·s. J’aime bien donner de l’énergie positive aux gens. Une fois, j’ai participé à une émission chez Mediapart, j’avais mes cheveux courts, rouges, crépus. J’ai ensuite reçu un mail d’une meuf qui me remerciait d’être venue avec mes cheveux crépus, parce qu’elle ne voyait jamais ce genre de personnes à la télé. Je ne m’en rendais pas compte, et ce mail m’a fait du bien. C’est la même chose pour l’affirmation de mon corps : je me dis que si moi je le fais, d’autres le feront. Les trucs qui m’ont sauvée, c’est de voir des meufs rondes sur des Tumblr ou des blogs. Je ne m’entourais que de ces images. Là, je suis sur Instagram, c’est horrible, je devrais en repartir parce que j’ai besoin d’images positives, de meufs belles. De fait, il faut que j’arrive à me voir belle aussi, comme ça à leur tour d’autres personnes se verront belles. Déjà, en tant que femme, le rapport au corps, c’est quelque chose ; en tant que femme noire, c’est d’autant plus important parce que le processus de racialisation passe par les aspects physiques, donc la réappropriation de ces critères corporels est capitale.
Et enfin, pour une meuf grosse… On est dans un monde qui nous affirme qu’on a un problème : on n’est plus des personnes, on est des gros·ses. On ne « résout » pas assez le problème, donc la société va nous humilier au point où on ne voudra plus être dans nos propres corps. Il me fallait reconquérir également cela, pour que je puisse me dire fuck… Même si ça ne dure pas longtemps, même si c’est temporaire, ce n’est pas grave.

"On est dans un monde qui nous affirme qu'on a un problème : on n'est plus des personnes, on est des gros·ses" Kiyémis pour La Zouzletter, 2018

Dans À nos humanités révoltées, ton poème Les Négresses sales parle justement de cette réappropriation. Tu donnes des ordres : « Regarde-nous / marcher / Regarde-nous / résister… », c’est vraiment très fort, ça en devient un hymne !

OUAIS ! Carrément. J’ai été beaucoup inspirée par Maya Angelou, notamment par Phenomenal Woman, l’un de ses poèmes-phares. Quand j’étais au lycée, on m’a traitée de négresse ; j’ai dû le cacher : je n’avais que des potes blancs, ils ne comprenaient pas, ils me disaient que ce n’était pas grave, que la personne ne me l’avait pas dit en face, qu’il fallait que je m’en foute. J’avais pleuré dans mon coin, toute seule. À l’époque, je me disais qu’il fallait tout le temps que je sois joyeuse, que je ne sois pas reloue. Mais là, je voulais me réapproprier ça. Affirmer : regarde, je passe, et c’est derrière moi. Même le regard, finalement, reste derrière. À la fin de ce poème, je parle à moi, à nous, et plus à la personne qui m’insulte. C’est vraiment un truc d’auto-persuasion. Avoir ces moments, ça permet de respirer.

 

Pourquoi as-tu choisi d’exprimer cela sous forme de poésie ?

La poésie, c’est la liberté. C’est un champ libre, tu peux courir partout et laisser tes émotions s’exprimer. Je peux parler de politique et faire des va-et-vient, des mélanges. La poésie, c’est ce qui m’est venu le plus facilement. D’ailleurs, j’écris en vers depuis que je suis petite – bon, j’écrivais des chansons (voilà voilà !). Bien sûr, dans la forme de l’essai, tu peux manifester de la colère. Mais celui que je voudrais amener ne serait pas forcément guidé par la colère (même si Killing Rage de bell hooks est magnifique). Je pense qu’il faudrait que je mette mes émotions dans une espèce de cage pour pouvoir exprimer ce que je veux dire de manière plus claire. Là, je n’en ai pas besoin !

 

Tu penses que ce recueil est en quelques sorte une version sensible d’un essai ?

Oui, mais pas seulement. Ma poésie est aussi très politique. Je voulais me réapproprier le genre. Beaucoup d’auteur·rice·s afrodescendant·e·s ont écrit de la poésie, c’était donc logique pour moi. Il y a le negro spiritual aux États-Unis, il y a une forme de tradition orale dans plein de sociétés africaines et afrodescendantes… On m’a beaucoup posé cette question de la poésie, peut-être parce qu’on est en France ou en Europe et qu’on a cette culture de la poésie comme quelque chose d’aujourd’hui réservé à une élite, bourgeoise, aristocratique. Pour moi, la poésie, c’est à nous, comme le rap, comme le slam, comme le spoken word, comme les contes chantés… C’est un de nos espaces, et j’avais envie d’y jouer.

"Beaucoup d'auteur·rice·s afrodescendant·e·s ont écrit de la poésie, c'était donc logique pour moi", Kiyémis pour La Zouzletter, 2018

En fait, c’est quelque chose qu’on a oublié : la poésie avait aussi une portée hyper politique, notamment en France, même jusqu’à la moitié du XXe siècle, si je ne dis pas de bêtise. C’est assez chouette, cette façon que tu as de t’en saisir, tout en cassant une forme un peu figée ou académique.
Pour soutenir cette idée, c’est assez intéressant de souligner que la maison d’édition qui a publié À nos humanités révoltées, Métagraphes, est très engagée également. Comment est-ce que vous vous êtes rencontrées ? Qu’est-ce qui a fait que vous avez travaillé ensemble ?

Je suivais déjà leur travail, et je n’ai envoyé mon manuscrit qu’à elles ! C’était bien parce que je n’avais rien à expliquer, j’étais face à des jeunes femmes qui avaient les mêmes interrogations que moi, les textes ont été directement à leur cœur, c’était parfait pour moi ! Elles ont vraiment participé à ce sentiment de liberté : OK, je n’écrivais pas des sonnets, mais je n’avais pas forcément en tête cette idée de vers libres. Elles m’ont dit : « Casse ! Tu t’en fiches de la forme, tu peux te sortir de cet étau, de cette idée que tu as de la poésie écrite ». Ça a été trop bien d’écrire ce que je voulais, surtout que c’est le premier ouvrage que je publie : c’est une très belle expérience. J’ai vraiment cette image du champ où tu peux courir en liberté qui me revient. Dans la réalité, c’est moins funky mais c’est un peu ça : une vallée où tu peux explorer et découvrir.

 

Tu places ton livre sous trois figures tutélaires dès les exergues (Audre Lorde, Nathalie Etoké, Édouard Glissant), et tout au long de ton recueil, tu cites beaucoup de références qui t’ont influencée. Est-ce que c’était important pour toi de te placer dans cette lignée ?

Beaucoup ! Je trouve que c’est un truc de fainéant, finalement, de se dire que les afroféministes ont tout découvert… Bien sûr, on ne peut pas tout savoir, mais j’ai fait mes recherches, alors autant les donner. Avec mes textes, je n’ai pas l’impression d’inventer quelque chose, je donne juste ma parole, mais il y a des échos. Pour moi, l’histoire est la base d’une société : si tu ne la connais pas, tu ne peux pas comprendre comment la société fonctionne.  Et puis ça évite d’entendre ensuite des choses comme : « l’histoire des Noir·e·s a commencé en France dans les années 1980 ». Quand on considère que l’histoire commence avec soi, il faut toujours recommencer.
J’ai choisi des références caribéennes (Édouard Glissant), afro-américaines (Audre Lorde) et camerounaises (Nathalie Etoké), parce que j’avais envie de montrer que quand je m’intéresse à des questions politiques ou culturelles, je vais chercher dans les mondes diasporiques noirs. Pas forcément des références nationales, plutôt quelque chose d’un peu plus élargi. C’est vrai que je suis assez américanocentrée, mais j’ai maintenant envie de découvrir ce qui a été fait dans les Caraïbes, au Brésil, en Allemagne, au Royaume-Uni… C’était donc très important pour moi de me placer dans cette filiation.
Ce qui m’intéresse aussi, c’est le rapport au modèle républicain : l’histoire de tes parents est la leur mais toi, tu dois t’en détacher totalement. Il s’agit de tes origines, c’est loin, c’est le passé, tu n’as pas le droit de le revendiquer ou de dire que c’est une part de ton identité. J’avais envie de dire que ce n’est pas vrai : je suis française, mais être français·e, ce n’est pas qu’avoir des références françaises ou une culture franco-française blanche. Je suis un bug de l’État-nation !

"Quand on considère que l'histoire commence avec soi, il faut toujours recommencer" Kiyémis pour La Zouzletter, 2018

En parlant de filiation, tu as créé ton pseudo à partir des noms de ta mère et de ta grand-mère, c’est ça ?

Oui ! Vous savez, sans elles, même littéralement, je ne serais rien ! Bien sûr, mon père compte aussi, mais c’était important pour moi de créer quelque chose à partir de mon ascendance féminine.

 

Quand on a lu tes poèmes, au-delà de cette filiation « verticale » qui traverse effectivement tout le recueil, on retrouve également la proclamation d’une sororité, d’une filiation « horizontale ». Au fond, on n’est jamais seules ?

C’est important ! Regarde les afroféministes : ce sont des groupes de femmes. Seules, on n’est rien. Mes idées ne sont pas venues toutes seules, elles sont issues de discussions, avec ma famille ou avec d’autres personnes. Ces expériences sont collectives et ça se ressent forcément dans mon livre, parce qu’il s’est construit en groupe. Chez Métagraphes aussi, il y a trois femmes. Ces expériences collectives permettent de comprendre qu’on vit toutes les mêmes choses. Même dans ma vie, en fait, j’aime bien être entourée de femmes, avoir des copines… J’adore être toute seule mais je crois que j’ai du mal à penser ou à ressentir des choses seule. J’adore aussi les concerts ou les compétitions sportives. Quand je vois des mouvements de joie collective, je trouve ça trop beau ! Il y vraiment quelque chose qui m’émeut dans le collectif.

"Il y a vraiment quelque chose qui m'émeut dans le collectif" Kiyémis pour La Zouzletter, 2018

Dans ton recueil, on se retrouve parfois face à des phrases dont tu ne donnes pas la traduction, on ne sait même pas de quelle langue il s’agit…

C’est du nyokon, c’est normal ! C’est la langue de mes parents et de mes grands-parents, et je ne la connais pas non plus. D’où le poème : la phrase dont vous parlez veut dire « je ne sais pas parler nyokon ».

 

Ça remet en perspective ce qu’on a lu ! On se demandait justement si on pouvait comprendre tes poèmes sans connaître ton travail au préalable.

Peut-être pas, mais ce n’est pas grave ! Est-ce qu’on a besoin de tout comprendre pour ressentir ? Je ne pense pas qu’on soit obligé·e·s de tout savoir sur le bout des doigts. L’incompréhension face à cette phrase, c’est une mise en abyme de ce que je ressentais quand mes parents parlaient nyokon !
On peut deviner ou imaginer la beauté des tous les poèmes sans faire d’explication de texte. Ne pas comprendre exactement, c’est aussi une bonne manière de s’approprier le texte, de faire sortir le poème du livre, de le faire entrer en soi, de s’arrêter.

 

Pour finir, dans À nos humanités révoltées, sur Twitter, sur ton blog, dans tes articles, tu donnes des clés sur les femmes qui ont inspiré ton engagement, et notamment sa forme poétique. Est-ce que tu aimerais conseiller également le travail de tes contemporaines ?

Oui ! D’abord Léonora Miano, il faut lire ses essais, Habiter la frontière et surtout L’Impératif transgressif !
Bien sûr, lisez les livres de Laura Nsafou, parce que c’est ma copine ! En plus elle écrit magnifiquement bien.
Il faut aussi lire le livre d’Assa Traoré sur ce qu’elle a vécu après la mort de son frère.
Et ceux de Rokhaya Diallo, évidemment.
En ce moment, j’aime aussi beaucoup la poésie de Nayyirah Waheed, qui est britannique, et Ijeoma Umebinyuo, une poétesse nigérianne qui a écrit Questions for Ada. C’est tellement beau ! C’est très court, mais ça m’a touchée en plein cœur !
Oh, et il y un livre qui va sortir en octobre, en anglais, de Silyane Larcher, une chercheuse au CNRS, sur les femmes noires françaises et leurs combats pour l’égalité, ENFIN ! Il faut suivre ce qu’elle fait !
Mwasi, un des collectifs afrofem, sort aussi un essai politique en octobre, aux éditions Syllepse, j’ai hâte de le lire.

 

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Pour se procurer son premier recueil

 

L’illustration de cette édition a été réalisée par Elisa Renouil, d’après une photographie de Lily Hook.

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