Florence Porcel

Florence Porcel, La Zouzletter, 2018 Illustration Elisa Renouil

Préparer cet entretien n’a pas été chose facile. D’abord parce qu’on ne manquait pas de matériel à étudier : Florence Porcel est présente en ligne depuis plus de dix ans, elle a conçu des dizaines et des dizaines de vidéos pour elle-même comme pour d’autres, elle a travaillé à la télé et à la radio, a donné des tonnes de conférences, a signé quatre livres… Mais aussi parce que ses thèmes de prédilection, l’espace et les sciences, ne sont pas particulièrement des domaines dans lesquels nous nous sentons à l’aise. Et pourtant : en épluchant son travail, nous avons compris, peu à peu, ce qu’était un parsec, comment les astronautes faisaient leurs besoins en apesanteur ou encore qu’il existait des tonnes de femmes scientifiques aux parcours incroyables – preuve en est (s’il en fallait) du talent de vulgarisatrice de Florence !
Nous nous sommes rencontrées virtuellement lors d’un rendez-vous Skype à son image : chaleureux et passionnant.

 

La Zouzletter : Pour commencer, est-ce que tu pourrais nous parler un peu de ton parcours ? Tu as tout de même étudié à la fois le journalisme et la comédie musicale, ce n’est pas très banal !

Florence Porcel : Oui, mais je peux tout vous expliquer ! En fait, j’ai fait une école de comédie musicale parce que je voulais être comédienne, j’aimais aussi chanter et je trouvais ça cool d’avoir plusieurs cordes à mon arc. Mais cette école était privée, donc payante, et mes parents ont accepté de me l’offrir à condition que je reprenne ensuite de « vraies » études. Quand j’ai fini l’école, j’ai tenu ma promesse et je suis retournée à la fac. J’ai cherché quelque chose qui me serait facile, et comme j’écris depuis toujours, que je sais synthétiser, que je suis curieuse et que j’étais déjà artiste, j’ai choisi un master 2 de journalisme culturel. J’ai eu mon diplôme, mais je ne l’ai jamais réclamé. Et je n’ai jamais exercé en tant que journaliste.

 

Assez vite, tu as vécu un buzz un peu étrange autour d’un CV vidéo que tu as réalisé. Comment ça s’est passé ?

J’ai fait ce CV vidéo parce que j’entamais ma huitième année d’études, et que je voulais vraiment avoir ce diplôme. C’était un master professionnel, il fallait donc trouver un contrat d’apprentissage en alternance. Pourtant, au mois de novembre, je n’avais toujours rien… Ça faisait longtemps que je n’avais rien créé d’un point de vue artistique – et j’en ai besoin, c’est moi. Alors, un dimanche, j’ai écrit la vidéo. On a tourné avec une copine en une semaine, et je l’ai mise en ligne en me disant que j’enverrais le lien au lieu d’un CV à d’éventuels recruteurs. Mais ça m’a totalement échappé ! Il a été énormément partagé, notamment sur Twitter, j’ai fait toutes les télés… mais je n’ai jamais trouvé mon contrat d’apprentissage !

 

Malgré tout, est-ce que ça n’a pas déclenché le début de ta carrière ?

On me disait à l’époque que ce serait sûrement efficace à long terme. Moi, je m’en foutais, c’était sur le moment que j’avais besoin d’un contrat… Pourtant, les gens avaient raison. Deux ans plus tard, Cyrille de Lasteyrie m’a contactée parce qu’il travaillait sur une émission pour France 5 : il cherchait un profil comme le mien et il se souvenait de mon CV vidéo. Donc ça m’a aidée, clairement, mais pas comme je l’avais prévu !

 

"Aujourd'hui, je sais que tout peut basculer d'un instant à l'autre" Florence Porcel, La Zouzletter, 2018

 

Avant d’aborder la suite, revenons un tout petit peu en arrière. Dans ta jeunesse, tu as vécu une expérience assez traumatisante, dont tu parles notamment dans Lettres à l’ado que j’ai été : tu as été opérée d’une tumeur au cerveau. Est-ce que tu penses que ça influencé l’adulte que tu es devenue ?

Ah oui, complétement ! Tu ne peux pas effacer un tel événement de ton histoire. Ça te construit, surtout quand ça t’arrive à 16 ans. Ça m’a appris qu’on a qu’une vie. C’est con et bateau, mais quand on a vécu la maladie, qu’on s’est vue mourir, il y a un avant et un après. Chacune des personnes qui a traversé cela, quelle que soit la raison, te dira qu’il y a cette urgence en nous qui fait qu’il faut vivre ici et maintenant. Je n’aurais peut-être pas osé imposer mes choix à mes parents si je n’avais pas vécu cela. Et aujourd’hui encore, j’y pense tous les jours et je sais que tout peut basculer d’un instant à l’autre.

 

La seule séquelle physique que ça t’a laissé, c’est un souci à la paupière, sur lequel tu reçois parfois des remarques. Tu as récemment publié une vidéo à ce sujet : comment t’es venu ce besoin de prendre la parole là-dessus ?

En fait, ce n’était pas un besoin personnel. J’ai été amputée d’une paupière, forcément ça se voit un peu. Mais si ça me gêne au quotidien, ça ne me pose pas de problème dans mon rapport aux autres.
L’origine de cette prise de parole, c’est une discussion avec une copine vidéaste qui traversait une période difficile parce qu’elle recevait des tonnes de remarques sur son poids. Ce n’était pas la première à m’en parler, ni la première vidéaste féminine à avoir des commentaires sur son physique et à en souffrir. Et ça m’a gonflée. Comme je me prends des remarques sur mes yeux à longueur de commentaires, mais que je suis à l’aise pour en parler, j’ai décidé d’en faire une vidéo, en me disant à la fois que je pourrais envoyer le lien en guise de réponse et que ça serait utile pour mon amie, d’expliquer que ce genre de commentaires peut blesser.
Je ne voulais pas particulièrement mettre en avant mon cas particulier, c’est pourquoi je l’ai publiée à 7 h du matin un jeudi en plein mois d’août, en pensant que ça allait passer complètement inaperçu. Mais là encore, ça m’a totalement échappé ! Ça a fait le buzz, et c’est aujourd’hui la vidéo la plus vue sur ma chaîne.
En fait, elle a touché un nombre de personnes incalculable. J’ai reçu des milliers de messages, de mails, de commentaires, de la part de gens complètement différents : le papa d’une petite fille handicapée moteur, de soignants qui travaillent avec des personnes trisomiques, qui ont des problèmes de poids, des problèmes de santé, qui souffrent de racisme… Je n’imaginais absolument pas la dimension universelle de ce message !

 

C’est vrai que c’est une vidéo très forte, c’est chouette qu’elle ait eu une telle audience !
Maintenant qu’on a abordé ce point un peu sensible, on aimerait revenir sur ton parcours : à la suite de tes études, tu as donc débuté à la télévision.

Oui, j’ai commencé avec Le Grand Webze sur France 5, qui a duré seulement quatre numéros. Mais c’était dingue : c’était ma première expérience professionnelle, en direct, à la télé, avec François Rollin ! En plus, pour la toute première, l’invité était Alexandre Astier !

 

"Sur un plateau de télévision, j'étais dans mon élément" Florence Porcel, La Zouzletter, 2018

 

Tu devais être bien stressée, non ?

Sept ans plus tard, je ne m’en suis pas encore remise !
Mais malgré tout, j’étais dans mon élément. J’ai grandi sans télé, et ce qui est interdit est fascinant. Plus tard, quand j’étais étudiante, je gagnais un peu d’argent en étant public d’émissions de télé et j’adorais l’ambiance. Et là, j’étais sur un plateau, avec Alexandre Astier et François Rollin… Ça mêlait aussi ma passion du web, puisque mon job était de faire le lien entre l’émission et les réseaux sociaux. Et ça me manquait de faire du direct – parce que la scène, c’est du direct, ce n’est rien d’autre. Bref, c’était parfait !
J’ai découvert que j’en étais capable, et que c’était ce que je voulais faire dans la vie.

 

C’est avec la même équipe que tu as ensuite fait la seconde émission, Le Vinvinteur, c’est ça ?

Oui. Il n’y avait plus Rollin, mais c’était la même production, le même réalisateur, les mêmes auteurs, le même présentateur.

 

C’est à peu près à ce moment-là que tu as commencé à développer tes projets plus personnels en ligne, comme ta chaîne ou tes comptes Twitter qui personnalisent tout l’univers ?

En fait, c’est même lié. Quand Le Grand Webze s’est arrêté au bout de la quatrième, on n’a pas eu le droit de le dire pendant quelques jours, j’ai donc passé tout un week-end triste et je cherchais un truc à faire pour ne pas me morfondre. Il se trouve que dans la première émission, l’un des invités était astrophysicien. J’avais déjà cette passion pour l’espace et l’astronomie depuis que j’étais toute petite, que j’avais toujours gardée secrète. Mais quand j’ai vu que je me comportais comme une folle devant ce scientifique, je me suis dit qu’il fallait que j’arrête de garder ça pour moi.

 

"J'ai grandi dans une société où on disait que les sciences, c'était pour les garçons" Florence Porcel, La Zouzletter, 2018

 

Pourquoi tu gardais cette passion secrète ?

Je ne sais pas… J’ai bien posé quelques questions quand j’étais petite, mais les adultes n’avaient pas forcément de réponses. En plus, j’étais maladivement timide, donc ça n’a pas aidé. En CP, quand l’institutrice a demandé ce qu’on voulait faire dans la vie et que j’ai répondu « astronome », elle m’a regardée comme si j’étais une martienne et elle m’a dit : « Mais non, tu seras maîtresse, comme tes parents. »
Il se trouve que j’ai su lire et écrire très tôt, vers 4-5 ans, on m’avait donc cataloguée « littéraire ». Et forcément, si j’étais littéraire, je n’étais pas scientifique. En plus, j’ai grandi dans une société où on disait que les sciences, c’était pour les garçons, et les études littéraires pour les filles. Tout ça a fait que je ne me suis pas sentie hyper à l’aise pour avouer au grand jour ma passion. Alors je faisais tout en secret. J’allais regarder les mots galaxie ou nébuleuse en cachette dans les encyclopédies qui traînaient chez moi, j’ai acheté le DVD de E=M6 sur l’univers et je l’ai planqué sous mon matelas… C’était vraiment une honte, pour moi. Et quand je suis arrivée à Paris, même si Internet a rendu les choses plus faciles, j’ai conservé le secret.
Jusqu’à ce week-end à tuer après la fin du Grand Webze, où j’ai décidé de créer l’univers en 30 comptes Twitter. Je les ai fait interagir entre eux, puis j’en ai fait un billet de blog pour révéler que j’aimais les sciences. Ça a fait son petit effet, le billet a beaucoup tourné, et grâce à ça j’ai été repérée par le CNES – le Centre national d’études spatiales –, qui m’a proposé de venir assister à l’atterrissage sur Mars de Curiosity depuis le Centre spatial de Toulouse. J’y suis allée en tant que compte Twitter de la planète Mars, j’ai toujours mon badge !
À la rentrée, Le Vinvinteur a commencé (en semaine) et j’ai aussi démarré mon podcast La Folle Histoire de l’univers (le week-end). Pendant toute une saison, j’ai sorti une vidéo hebdomadaire.

 

Tu as un rapport à internet assez fort, non ? Tu as l’air d’utiliser tous les outils du web comme support de ta création, et notamment de vulgarisation.

Oui, je me suis approprié ces outils à ma manière, et j’essaye d’en faire quelque chose de créatif. Et c’est aussi une manière pour moi de dire aux gens : « Regardez, je ne suis pas scientifique, mais j’ai cette passion, je commence à avoir deux-trois connaissances, et on peut vraiment s’amuser avec ça. Et si moi je suis capable de comprendre des choses complexes, vous l’êtes aussi. » C’est vrai que les livres de vulgarisation sont souvent un peu âpres et difficiles, alors que faire dialoguer des planètes ou des particules avec le langage qu’on utilise tous les jours avec nos copains, comme quand je fais des échanges de sextos entre la Lune, la Terre ou le Soleil, ça marche bien. En même temps, j’en profite pour distiller de vraies infos. C’est ma manière à moi de faire de la vulgarisation. Je me mets dans la peau de chaque compte comme dans celle de personnages : c’est aussi un boulot de comédienne.

 

"Je suis complètement autodidacte" Florence Porcel, La Zouzletter, 2018

 

Aujourd’hui, la vulgarisation scientifique est devenue ta profession. Tu as tout appris toute seule, en fait ?

Oui, je suis complètement autodidacte. Mais il y a aussi quelque chose qui m’a beaucoup aidée, c’est d’avoir été chroniqueuse sur France Inter, dans La Tête au carré, après Le Vinvinteur. J’y suis allée au culot, j’ai envoyé un mail à l’animateur, Mathieu Vidard, en lui expliquant que j’avais un podcast qui cartonnait sur iTunes, que je savais parler à une caméra et a fortiori dans un micro, que j’adorais son émission et je lui ai proposé ma candidature.
Dans l’émission, je faisais deux chroniques par semaine, ce qui a été extrêmement formateur : quand tu n’es pas spécialiste, quand tu n’es pas du tout formée et que tu dois parler de sujets un peu pointus… eh bien, tu bosses comme une malade !

 

J’imagine ! Tu n’as jamais eu le syndrome de l’imposteur ?

Je l’ai toujours, et même presque de plus en plus, c’est l’enfer !
Malgré tout, je me suis fait un carnet d’adresses, ça m’a mis le pied à l’étrier, et cette affichette France Inter m’a permis d’être crédible pour poursuivre dans la vulgarisation scientifique. Certain·e·s scientifiques sont devenu·e·s des ami·e·s, me font confiance et savent comment je travaille. Et il n’y a rien que je fasse qui ne soit pas relu et validé par des spécialistes. C’est ma manière à moi d’être sûre de donner au public des contenus les plus sérieux possibles et d’essayer de dépasser un peu ce complexe.

 

Aujourd’hui, en quoi consistent tes journées ? Tu es principalement autrice, comédienne, vidéaste ?

Je suis principalement autrice, et mes journées sont très chiantes ! Le matin, je réponds à mes mails, je fais des factures, de la recherche de contrats… Et l’après-midi, j’écris. Là, je travaille sur mon quatrième livre en deux ans, je passe donc vraiment mon temps à écrire. Je conçois des vidéos, aussi, puisque je travaille avec une boîte de production pour la chaîne String Theory, et de temps en temps j’ai des journées de tournage, soit avec cette boîte de prod’, soit chez moi – mais en général, chez moi, c’est le dimanche, parce que je fais les vidéos pour ma chaîne sur mon temps libre, je ne gagne pas un centime avec YouTube, en tout cas pas via ce canal. Et puis de temps à autre, je fais des dédicaces, des festivals, des conférences ou des tables rondes… Mais j’essaye de limiter parce que, le plus souvent, ce n’est pas rémunéré.

 

"Récemment, j'ai dû couper les commentaires sous mes vidéos parce que c'était intenable" Florence Porcel, La Zouzletter, 2018

 

On aimerait aborder avec toi la question du sexisme en ligne. Tu y as été plusieurs fois confrontée et tu as notamment écrit un article de blog en 2009 sur ce sujet. Au début de ta carrière YouTube, tu as fait le choix de ne pas te montrer.

Non, j’ai été traumatisée par l’expérience du CV…

 

Parce que tu as subi un harcèlement à la suite de cette vidéo ?

Oui, que ce soit dans les commentaires en dessous ou sous les articles qui sont parus, je m’en suis pris plein la gueule : des menaces de mort, de viol, c’était très violent – sans compter les « Tu te prostitues », « T’es moche »…
Ensuite, j’ai enchaîné sur la télé, et là c’était compliqué aussi : tu es une femme, on t’insulte et te menace, c’est la base.
Donc quand j’ai lancé ma chaîne YouTube pour mon podcast, j’ai choisi en effet de ne pas exposer mon visage. Ce n’est qu’un an et demi plus tard que j’ai été prête à remontrer ma tête publiquement. Mais c’était très compliqué, et ça l’est toujours. Et plus ta renommée grandit, plus c’est dur !
Récemment, j’ai dû couper les commentaires sous mes vidéos pendant six mois parce que c’était intenable, je n’avais plus le courage de voir de remarques sur mon physique ou de commentaires sexistes, c’était ça ou j’arrêtais YouTube.

 

Tu penses que tu y es plus exposée parce que tu parles de sciences ?

Non, je pense que les plus exposées sont celles qui parlent de féminisme ! Je l’ai vu quand j’ai fait un billet dans lequel je me plains du sexisme dans le milieu de YouTube ou de la vulgarisation scientifique, c’était comme si j’avais déchaîné les enfers, c’était terrifiant !
Je ne suis pas sûre de subir plus que n’importe quelle meuf qui parle d’autres sujets… En sciences dures, dans les chaînes francophones, on est deux-trois. On se sent un petit peu seules, je ne te le cache pas ! Et c’est certain que c’est bien pire pour nous que pour nos camarades masculins.

 

"Il y a vraiment un souci de représentation des femmes dans les métiers scientifiques" "Récemment, j'ai dû couper les commentaires sous mes vidéos parce que c'était intenable" Florence Porcel, La Zouzletter, 2018

 

Quand on t’a envoyé notre mail d’invitation, tu as été très enthousiaste, notamment parce que tu sembles très attachée à la visibilisation du travail des femmes, et particulièrement des scientifiques ; comment est-ce que tu t’y prends pour y contribuer ?

Oui, c’est une chose à laquelle je tiens beaucoup.
Il y a vraiment un souci de représentation des femmes dans les métiers scientifiques, mathématiques et d’ingénierie, et comme je sais qu’il y a plein de jeunes qui me regardent, je mets un point d’honneur à présenter beaucoup de femmes – à tel point qu’elles sont surreprésentées dans tout ce que je fais.
C’est ma manière à moi, à toute petite échelle, de contrebalancer cela, de leur donner des modèles. Parce que moi, si je ne suis pas scientifique aujourd’hui, c’est aussi parce que je n’en ai pas eu. Si j’avais pu citer une scientifique à part Marie Curie, je me serais dit : « S’il y en a qui l’ont fait, moi aussi je peux le faire. »
Et dans mes livres, c’est pareil. Dans le premier, j’ai plein de chapitres qui sont des portraits de femmes ou des histoires qui tournent autour de femmes : dans celui sur le système solaire, il y a quatre chercheuses sur les huit invité·e·s, et dans celui que je suis en train d’écrire, c’est pareil. Parce qu’en fait, des femmes scientifiques, il y en a ! Il y en a moins, mais quand on cherche un tout petit peu, ce n’est pas très compliqué d’en trouver.

 

Justement, est-ce que tu pourrais nous citer des nanas dont le travail t’inspire et que tu as envie de mettre en avant?

Parmi les personnalités encore vivantes, je suis complètement admirative de femmes comme Anne-Marie Lagrange. C’est une astrophysicienne qui a été la première à photographier directement une exoplanète. La première au monde, hein !
Il y a une autre astrophysicienne, Hélène Courtois, qui a découvert la plus grande structure connue de l’univers, notre continent cosmique qui s’appelle Laniakea. Respect !
Il y a évidemment Claudie Haigneré, qui est notre seule astronaute française. La meuf, elle a bac + 18 déjà, elle a deux ou trois doctorats, elle a eu son bac à 15 ans, c’est une tronche. Et Valentina Terechkova, qui a été la première femme dans l’espace et qui est toujours à ce jour la plus jeune y à être allée – en solo, en plus.

 

Et parmi les personnalités décédées ?

Pour commencer, je dirais Cecilia Payne, parce que je lui voue un culte ! C’est elle qui a compris la première que les étoiles n’étaient pas faites comme les planètes, que c’étaient des grosses boules de gaz – à l’époque, on pensait que les étoiles et les planètes, c’était la même chose. En 1925, elle, elle a compris que non. Mais son directeur de thèse lui a dit que c’était n’importe quoi, et elle a dû changer sa conclusion. Ce n’est que quelques années plus tard qu’il s’est rendu compte qu’elle avait raison, et il s’est vu attribué le crédit de ces résultats…
Il y a aussi Vera Rubin, dont les travaux ont été fondateurs concernant la matière noire, et qui n’a jamais eu le prix Nobel, malgré des pétitions tous les ans pour le lui donner. Elle est morte l’année dernière, donc elle ne l’aura jamais. Alors que les gars qui ont découvert l’énergie noire ont eu le prix Nobel quatre ans après…
Je pense aussi à l’ensemble des Mercury 13, des pilotes américaines qui avaient bien plus d’heures de vol que leurs homologues masculins, les Mercury 7, qui étaient bien plus avancées, et qui ont réussi les tests des astronautes comme ces messieurs, mais qui, comme elles étaient pourvues d’une vulve et non d’un pénis, n’ont finalement jamais volé dans l’espace.
Je citerais également Hedy Lamarr, qui a inventé le principe du Wifi et du GPS. C’était aussi une actrice hollywoodienne et elle a été la première femme, d’ailleurs, à simuler un orgasme au cinéma.
Il y a aussi Margaret Hamilton, qui a inventé le logiciel tel qu’on l’utilise aujourd’hui et qui l’a inventé pour poser des hommes sur la Lune en toute sécurité. Sans son code novateur et révolutionnaire, ils se seraient crashés. Ou Katherine Johnson, qui a inventé les calculs pour les orbites et qui a donc permis à tous les astronautes américains de faire des vols dans l’espace et de revenir vivants – elle était noire, ce qui, surtout à l’époque, dans les années 1960, rendait les choses encore plus difficiles. Ou encore l’inventrice du Kevlar, Stephanie Kwolek, une chimiste américaine : ça sauve des vies tous les jours et personne n’a jamais entendu parler d’elle.

 

"Il y a un truc qui m'attire chez Mars, c'est dans mes tripes !" Florence Porcel, La Zouzletter, 2018

 

Il y a un dernier sujet que l’on aimerait aborder avec toi, c’est Mars. Tu as une relation hyper particulière avec cette planète : tu as participé à plein de simulations et, surtout, tu as quand même failli aller vivre sur Mars, ce qui est un saut dans le vide incroyable. Pourquoi es-tu si proche de cette planète ? Qu’est-ce qu’elle évoque pour toi ?

C’est un peu comme si tu me demandais pourquoi tu es amoureuse de ce garçon ou de cette fille, je ne peux pas l’expliquer ! Il y a un truc qui m’attire, c’est dans mes tripes ! À chaque fois que je vois des photos, j’ai des frissons partout ; quand on en parle, j’ai les yeux qui se mettent à briller et j’ai un sourire niais jusqu’au cheveux !
Du coup, tout ce qui peut me rapprocher de Mars, je le fais, tout simplement. Et même si je n’irai très probablement jamais, ce n’est pas grave, parce que si les simulations que je peux faire et les données qui en ressortent peuvent aider aux futures missions habitées, au moins j’aurais apporté ma contribution. J’espère vraiment voir les premiers pas humains sur la planète Mars de mon vivant.

 

C’est pour ça que tu as décidé de t’inscrire au projet Mars One ? Tu es arrivée parmi les dernier·e·s sélectionné·e·s pour partir s’installer sur Mars et créer la première colonie humaine, ce n’est pas rien !

Sur plus de 200 000 candidat·e·s à travers le monde, j’ai été shortlistée dans les 660, oui. Désormais, ils sont 100 encore en lice.
En fait, je sais que je ne serais jamais astronaute par la voie classique : généralement, les astronautes sont médecins, pilotes, scientifiques, ou ingénieur·e·s. Ça ne veut pas dire que je ne tenterai pas ma chance au prochain recrutement, mais je n’ai pas le profil recherché. Donc quand le projet Mars One a été ouvert à tous, je me suis dit que c’était la chance de ma vie. Je me suis prise au jeu, je suis en effet arrivée assez loin dans le processus de recrutement, et même si j’ai été déçue de m’être viandée à l’entretien, j’étais déjà tellement contente d’être arrivée là où je ne pensais pas arriver, c’était une super expérience ! Ça m’a permis de me poser des questions que je ne me serais jamais posées : savoir où sont tes limites, pourquoi tu fais ça, quelles raisons on a d’aller sur Mars, en tant qu’espèce comme en tant qu’individu… des tas de réflexions qui m’ont nourrie pour écrire ma bande dessinée, Mars Horizon.

 

Justement, tu mets en scène dans cette BD – une fiction futuriste qui raconte l’arrivée sur Mars des premiers humains – une sorte de double de toi-même, qui ne porte pas ton nom mais qui te ressemble beaucoup.  Est-ce que c’était une manière malgré tout de vivre ça ?

Complètement, c’était vraiment une sorte de séjour martien par procuration !

 

"Les sciences et la culture, ça devrait aller ensemble" Florence Porcel, La Zouzletter, 2018

 

En dehors de ça, il y a deux points dans ta BD sur lesquels on voudrait revenir avec toi. Le premier, c’est que dès les toutes premières planches, tu intègres les sciences à la culture au sens large du terme, alors qu’on a plutôt tendance à les opposer aux « humanités ». Pourquoi ça va ensemble, pour toi ?

Parce que ça devrait aller ensemble ! Dans tous les pays occidentaux, sauf la France, ça va ensemble. Tous les gens qui sont dans la culture scientifique se battent pour que ce soit inclus dans le socle de la culture générale au même titre que la littérature, la peinture, la musique, le cinéma ou la BD. Ça devrait être exactement la même chose de connaître Marie Curie ou de connaître la date du premier pas sur la Lune et de savoir qui a peint La Joconde.
L’autre jour, on m’a invitée dans un JT pour ma nouvelle série de vidéos sur YouTube, et la journaliste m’a demandé : « À quoi ça sert, finalement, de savoir ce que c’est qu’un parsec ? » À quoi ça sert de savoir que La Joconde a été peinte par Léonard de Vinci ? C’est débile comme question, ça ne sert à rien, mais c’est de la culture générale, donc ça sert à tout ! Ça sert à avoir plus de conversation, ça te nourrit, ça fait partie de ce qu’on est en tant qu’être humain.
La science, c’est comprendre comment le monde fonctionne. Et ne pas la connaître, ça implique beaucoup de problèmes de société actuels : de plus en plus de gens pensent que la Terre est plate ; deux Français·e·s sur dix pensent qu’on n’est pas allés dans l’espace ; des gens ne font plus vacciner leur enfant et par conséquent la rougeole revient en France… sur ce troisième exemple, ça commence à devenir dangereux.
C’est donc dommage qu’il n’y ait pas de moyens publics mis en œuvre pour que tous·tes les citoyen·ne·s aient des bases solides, ça me paraît indispensable dans une société où tout ce qui nous entoure est basé sur les sciences et la technologie !

 

Un autre sujet qui nous a semblé important pour toi dans la BD, c’est l’inclusion. Tes personnages ont des sexualités différentes, des origines différentes, ils semblent venir de milieux différents. Est-ce que c’était une volonté consciente ?

Oui, c’est un choix ! Je voulais qu’un maximum de personnes soient représentées, donc l’équipage est parfaitement mixte, trois hommes, trois femmes. Pour les différentes origines, c’est la même chose, je voulais montrer le plus possible de couleurs de peau, tout en restant réaliste – la BD, c’est aussi de la vulgarisation. Dans l’équipage, les différentes nationalités sont celles des grandes puissances spatiales d’aujourd’hui : les États-Unis, la Russie, l’Europe, l’Inde et la Chine.
Et le fait qu’ils soient tous amant·e·s les un·e·s avec les autres, c’était pour sortir du couple hétérocentré, parce que ça me soûle, en fait. Et puis, dans l’histoire, ça me paraissait important de proposer cela pour un bon équilibre d’équipage dans des conditions extrêmes pendant trois ans. Si je n’avais mis que des couples, ou un couple et des personnes célibataires, il y aurait eu des tensions. Le fait qu’ils soient tous·tes ami·e·s et amant·e·s, c’était ma manière à moi d’évacuer le problème ! Les gens du monde spatial qui ont lu la BD m’ont dit que ça ne pourrait pas se faire aujourd’hui – en 2080, ce n’est pas sûr non plus, mais c’est déjà moins délirant.

 

Tu as pris un peu d’avance ?

Disons que pour des raisons géopolitiques, les équipages ne seront pas entièrement masculins ou féminins, ni entièrement américains, chinois ou russes. Après, pour le reste, il faudra réfléchir à ces questions parce qu’une mission peut basculer pour des raisons bêtes, comme des conflits humains. Quand tu t’entraînes quinze ans avec des gens, tu deviens proche, mais tu ne sais pas comment les relations vont évoluer dans des environnements extrêmes où tu risques ta vie à chaque seconde. Forcément, tu as peut-être envie d’évacuer les tensions : la sexualité est une bonne manière de le faire et ça se passera inévitablement, en trois ans de mission. Récemment, j’ai discuté avec l’un des astronautes d’Apollo 15, et il m’a dit que si on lui avait proposé à 30 ans une mission de trois ans (la durée d’une mission vers Mars), il n’aurait pas tenu parce qu’il n’aurait pas pu rester célibataire pendant si longtemps. Il m’a dit « célibataire », mais il m’a expliqué ensuite qu’il parlait bien de relations sexuelles. Il faudra prendre ce sujet en compte. Mais comme je ne me permettrai jamais de poser ce genre de questions aux astronautes, dans Mars Horizon, j’ai décidé de prendre le problème à bras le corps et de proposer une solution.

 

"J'ai consience chaque jour de la chance que j'ai d'avoir cette vie"Florence Porcel, La Zouzletter, 2018

 

Et pour finir, une dernière question : dans ton parcours déjà très dense, quelle est ta plus grande réussite ?

Oh, la jolie question ! Je dirais écrire des livres, parce que j’ai ce rêve depuis que j’ai 4 ans. Parfois, la vie peut te faire des crasses, mais elle peut aussi t’apporter des trucs de ouf, encore mieux que tout ce que tu avais pu fantasmer. Écrire des livres, j’avoue, c’est cool. Quand je les regarde, je suis très fière.
Maintenant, c’est vrai qu’il y a quelques mois, quand j’étais sur la scène du palais des Festivals, à Cannes aux côtés de Thomas Pesquet, devant 2 000 personnes, eh bien j’ai kiffé.
Plus largement, j’ai conscience chaque jour de la chance que j’ai d’avoir cette vie. Même si c’est compliqué, que je ne gagne pas ma vie, je m’en fiche, je suis contente de me lever le matin.

 

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