Florie Bavard

Florie Bavard pour La Zouzletter, illustration Elisa Renouil

C’est à la suite d’une projection parisienne de Womanhood, an egyptian kaleidoscop que nous avons voulu rencontrer Florie Bavard. Chercheuse en sciences sociales, elle a réuni autour d’elle toute une équipe pour concevoir, développer et diffuser cet ambitieux projet : un web documentaire qui, sous forme de kaléidoscope, donne la parole à des femmes égyptiennes. Face caméra, mais sans voyeurisme, on les voit, on les écoute interroger leur genre à l’aide d’une liste de mots que la jeune chercheuse leur a proposée. On se laisse ensuite prendre au jeu car ce documentaire n’a ni début, ni fin : on s’y crée soi-même son propre parcours en navigant à travers les mots.
Nous avons passé avec elle un très chouette moment, oscillant entre notions complexes de sciences sociales et fous rires sur des sujets aussi futiles que notre difficulté commune à poser correctement sur une photo. En résulte un entretien dense et – nous l’espérons – passionnant, sur un projet qui l’est tout autant.

 

La Zouzletter : Commençons par le début : avant de réaliser ce documentaire, tu es chercheuse ?

Florie Bavard : J’ai une formation d’anthropologue, j’étais à l’EHESS – l’École des hautes études en sciences sociales – en anthropologie des religions, et j’ai travaillé sur les autobiographies de femmes en Égypte, via les mémoires et les blogs de 1899 à 2012. C’est là que j’ai rencontré des auteures, des féministes, des femmes engagées sur ces thèmes. Puis j’ai eu envie d’utiliser un nouveau médium, le webdoc, pour prolonger ces questions et réunir d’autres témoignages.

 

Pourquoi avoir choisi l’anthropologie ?

C’était la discipline qui me plaisait le plus, parce que ça permettait de s’intéresser aux discours et aux pratiques. C’est une entrée intéressante pour questionner l’histoire des représentations, les vies vécues, et la tension entre les deux. Je me suis tournée vers l’EHESS pour sa dimension interdisciplinaire, dans un master qui s’appelle « Sciences des religions et Société ». Initialement, j’ai une formation en littérature et je voulais rentrer plus dans l’historique, dans la contextualisation de la production littéraire.

 

Resserrer aussi tes recherches sur la question de l’écriture des femmes ?

Ça m’intéressait de travailler sur les je. Je trouvais qu’on avait sur les femmes égyptiennes beaucoup d’images, et je voulais renouer avec des approches qui s’intéressent aux voix. Dans la lignée des écrits de Gayatri Chakravorty Spivak – comme son article « Can the Subaltern Speak » –, penser ces voix qui ont toujours existé mais auxquelles l’histoire occidentale n’a jamais prêté attention. J’avais une volonté d’aller chercher des témoignages, de sortir des avatars et des images qui les éclipsent pour renouer avec les mots des actrices locales.

"Ce qui m'intéresse, c'est de penser ces voix qui ont toujours existé." Florie Bavard pour La Zouzletter, 2018

Pour moi, c’était une bonne entrée en matière pour tracer un panorama historique à travers des points de vue de femmes que l’on oublie aussi dans le féminisme blanc mainstream, et qui ont pourtant participé à des échanges par le passé. Je pense par exemple à Hoda Charaoui, qui est allée à la conférence à Rome [NDLR : organisée par l’Alliance internationale des femmes] en 1923, à une époque où il y avait déjà des échanges méditerranéens, des réunions de féministes européennes et égyptiennes. Le but, c’était donc de sortir d’un féminisme ethnocentré et blanc pour rentrer dans l’histoire d’autres femmes qui ont pensé ces questions. Une démarche que l’on a prolongée dans le webdoc, notamment via les parties annexes comme la frise chronologique ou la bibliographie. Ces rubriques sont là comme éléments de contextualisation, pour mieux comprendre les témoignages proposés.

 

Tu as vécu en Égypte lorsque tu étais plus jeune, c’est un pays avec lequel tu as un lien particulier ?

J’ai habité là-bas à deux reprises, en 1996, quand j’avais 6 ans, puis au moment du 11 septembre 2001 ; entre-temps, j’ai aussi vécu aux États-Unis. Je pense que ces deux pays illustrent bien les différentes attentes et normes qui peuvent entourer le fait « d’être femmes » : j’ai senti par exemple en Égypte des questions autour de la corporalité ou des vêtements, et j’ai entrevu ces mêmes problématiques, d’un autre point de vue, aux États-Unis avec des petites filles de 9 ans qui ont déjà conscience de ce qu’est une marque, de ce qu’est le « poids idéal ». Mon histoire personnelle avait donc déjà un peu éveillé ma curiosité, avant que les sciences sociales ne m’offrent des éléments de contextualisation nécessaires pour penser ces dynamiques. Je suis ensuite retournée en Égypte pour mon mémoire, en 2012. Depuis, j’essaye d’y aller le plus souvent possible.

 

Comment est-ce que tu t’es dit, après ce mémoire, qu’il fallait aller plus loin, et décidé de lancer le projet Womanhood ?

Disons qu’il y avait deux axes. L’envie première me vient vraiment des témoignages des enquêtées rencontrées pendant mon mémoire. Je sentais qu’il y avait un enjeu autour de la façon souvent formatée dont on choisit de représenter ces voix en Occident. Ces auteures et blogueuses égyptiennes me parlaient d’Edward Saïd et des questions postcoloniales. Elles exprimaient un agacement face aux stéréotypes auxquels on les associait toujours en Occident. Le but était donc de concevoir un projet qui permette de sortir de ce formatage. Et le webdoc, par sa flexibilité en termes de format, pouvait être une bonne manière d’approcher ces thématiques.

Avec ce médium, on pouvait créer une plate-forme rassemblant des témoignages longs. Aujourd’hui, on a 7 heures de webdoc, réparties en 80 petites vidéos, une durée qui me semblait nécessaire parce qu’on a l’habitude d’entendre les femmes sur un temps court, avec des paroles ramassées et une image un peu lisse. Là, l’image est brute et elles ont tout le temps nécessaire de s’exprimer, sans format imposé, chacune à son rythme.

Ce qui m’a amenée au deuxième point, à savoir ma volonté d’ouvrir ces questions par-delà le seul champ académique. Je trouvais que ce médium permettait d’attirer une audience un peu différente, sans forcement perdre en rigueur – parce qu’on pouvait par exemple concevoir des annexes assez riches. Ça permettait de ne pas faire de concessions.

 

Au final, est-ce que tu considères Womanhood plutôt comme un projet de création ou comme une technique de recherche ?

C’est une vraie question ! Le but, c’était de garder ces deux côtés, parce que même parmi les femmes qui font partie du projet, certaines sont des militantes engagées quand d’autres viennent plutôt du champ littéraire ou artistique. Dans l’ensemble, je trouve que c’est aussi l’une des questions de notre génération : décloisonner ces approches. J’adore l’académique, mais c’est vrai que ça soulève parfois la question de savoir comment ne pas être que dans l’entre-soi, surtout si on cherche à être en phase avec les valeurs dont on parle. C’est un objectif qui n’est pas très français : en Angleterre, aux États-Unis ou en Allemagne, l’interdisciplinarité est valorisée, alors qu’en France, on en a souvent un peu peur, comme si on discréditait tous nos champs d’étude en les croisant. Notre but, au contraire, c’était d’assumer ce croisement.

 

Comment as-tu rencontré toutes ces femmes ?

J’en avais rencontré quatre, qui se connaissaient d’ailleurs également entre elles, pour mon mémoire. Il y avait deux critères pour faire partie du film : avoir travaillé sur le genre et connaître une autre femme du projet. Nous n’avions pas la volonté de représenter les féminismes ou les femmes égyptiennes – parce ça ne veut rien dire… –, on souhaitait plutôt montrer un groupe actif à un instant T sur un sujet précis.

J’ai donc commencé par interviewer celles que je connaissais, et puis elles se sont passé la caméra, un peu comme dans un relais, et elles m’ont recommandée à leurs amies, qui m’ont elles recommandée à leurs amies, et ainsi de suite. C’est important, parce qu’être la connaissance d’une amie, c’est déjà montrer patte blanche. Et je crois que ça se ressent dans les images, cette forme de proximité – je n’ai pas envie de dire « intimité », parce qu’il n’y a pas de voyeurisme.

"On quitte le monde des images pour entrer dans celui des actions" "Etre la connaissance d'une amie, c'est déjà montrer patte blanche" "Ce qui m'intéresse, c'est de penser ces voix qui ont toujours existé." Florie Bavard pour La Zouzletter, 2018

Lorsque tu projettes ton travail, tu fais forcément un tri dans tout ce matériel. Comment est-ce que tu choisis ce que tu montres ?

Les projections commencent toujours par un petit topo, pour garder cette idée de contextualisation, puis on choisit des vidéos autour de mots-clés. Pour le moment, on en a deux différentes. Le volume 1 est une présentation autour de l’histoire des représentations des féminins arabes, suivie d’une projection de vidéos qui touchent à la question du féminisme intersectionnel, avec des mots comme activismegenre, voix et orientalisme. On a sélectionné des vidéos d’intervenantes qui avaient choisi les mêmes thèmes, pour voir comment ils se croisaient, comment ils se répondaient. Le but n’est pas vraiment d’avoir un montage, puisqu’on n’a pas un vrai format 50 minutes, ce sont plutôt des vidéos courtes que l’on présente chacune individuellement.

Le deuxième volume est autour du phénomène révolutionnaire et là, on a choisi les vidéos qui traitent de révolution – comme état de crise –, de génération – comme crise verticale, temporelle – et espace public – comme crise horizontale, spatiale. Dans l’introduction de cette deuxième présentation, on ne parle plus de l’histoire des représentations, mais de celle des militantismes égyptiens ; on quitte le monde des images pour rentrer dans celui des actions. 

 

Dans tes introductions comme dans le discours de ces femmes, il y a un rejet fort du concept d’orientalisme ; comment est-ce que tu définirais ce terme ? Qu’est-ce que ça signifie dans ce projet ?

L’orientalisme, tel que défini par Edward Saïd, c’est le fait d’établir cette distinction entre l’Orient / l’Occident : scinder entre eux et nous. C’est un regard qui fonctionne sur l’opposition et l’altérité. Ces catégorisations établies entre Orient et Occident s’opèrent sous forme de hiérarchisation : l’Occident insiste ainsi sur son « ascendant ». Le critère de gradation est souvent le progrès ou la modernité : des mots qui sont eux-mêmes issus d’une certaine histoire des idées européennes puis américaines. Le postcolonialisme en analyse les rouages et déconstruit ainsi les mécanismes sur lesquels reposait cette domination.

Les racines de cette question en Égypte remontent déjà à Napoléon et à l’égyptomanie – j’aime bien le suffixe -manie, ça vient de mania, on sent déjà qu’on n’est pas dans l’objectif mais dans la rêverie et le fantasme. Avec l’expédition de Napoléon en Égypte apparaissent ces images de l’odalisque, cette femme du harem, que l’on caractérise par sa passivité, sa sensualité, qui devient la métaphore d’un Orient à découvrir. Avec la colonisation, cette image laisse peu à peu place à celle d’une victime qu’il faudrait sauver. Le voilage érotique s’efface pour laisser place au « voile asservissant ». Mais on sent que les révolutions de 2011 ont complexifié tout cet échiquier : on a mis en avant la rebelle, activiste, connectée de la Révolution, qui ne rentre dans aucune de ces catégories. En Occident, on a cadré sur quelques portraits, on a fait de ces femmes, souvent issues de l’Université américaine du Caire et habituées à s’exprimer sur des plates-formes internationales, des idoles. On peut penser, par exemple, au documentaire Gigi’s Revolution – ce genre de possessifs qui montrant bien que l’on fait un cadrage partiel. Et dans ce courant-là, il y a aussi de l’orientalisme. Rabab El-Mahdi parle d’« orientalisme 2.0 », comme discours où l’on loue les mérites de « ces petites sœurs qui nous ressemblent » (connectées, jeunes, modernes), tout en maintenant un fétichisme pour cette altérité.

On voit donc que l’orientalisme a façonné l’histoire des représentations qu’on a de la femme arabe, qui serait d’ailleurs interchangeable du Maroc au Pakistan (où pourtant on ne parle même pas arabe), tantôt odalisque, tantôt victime, tantôt rebelle, et rien d’autre. C’est pour ça que ça me paraissait être une grille de lecture importante, surtout quand je me présente auprès de ces femmes en tant qu’étudiante française. Une des démarches de ce webdoc était de tenter de sortir de ces 3 images, pour renouer avec les voix des femmes concernées.

 

Entre toutes ces femmes que tu as interrogées, il y a une amplitude d’âge assez incroyable. Est-ce que tu as remarqué un système de transmission, de circulation ?

D’un côté, qu’elles soient amies entre elles joue déjà sur le fait que les thématiques des unes aient parfois traversé le champ lexical des autres : les paroles circulent et ces questions, c’est aussi entre elles qu’elles se les posent. Et il y a de l’intergénérationnel en Égypte en ce moment, du lien entre les différentes générations militantes.

Mais en même temps, comme le site marche par une navigation à travers le champ lexical de chaque témoignage, on sent qu’il y a quand même des mots qui sont ancrés de manière un peu plus forte selon les générations. Nawal al-Saadawi par exemple, qui est la plus âgée, est vraiment dans un champ lexical de la théorie politique, avec des mots comme liberté, engagement. À l’inverse, Shahinaz Abdel Salam, qui est plus jeune, elle avait 37 ans je crois, est plus sur un champ lexical du militantisme avec des mots plus larges comme désir : c’est une autre génération. Et celles qui sont vraiment plus jeunes, qui ont la vingtaine par exemple, choisissent des mots auxquels je ne m’attendais pas du tout, comme confort qui revient énormément. Ces différences montrent que la façon de penser la hiérarchie des causes, ou l’importance accordée à chaque question dans le féminisme, évolue d’une génération à l’autre. À l’échelle de l’Égypte ou parfois plus largement à l’échelle internationale, on voit à travers leurs mots les grands mouvements sociaux de l’histoire des féminismes. Il y aurait une analyse à faire sur quelle génération utilise quel mot, et ce que ça dit du contexte qui façonne sa perspective.

 

Et toi, comment as-tu choisi ces mots ?

Ils avaient été prononcés par les auteures et blogueuses pendant les interviews effectuées pour mon mémoire. C’était important que ce ne soit pas mes mots, mais ceux d’actrices locales, de militantes. Ils sont très larges, et on n’y trouve volontairement pas ceux que l’on attend dans un contexte orientaliste : il n’y a pas voile, par exemple, par rapport à cette obsession qu’a l’Occident de vouloir savoir si les femmes se couvrent ou non la tête ; ça ne veut pas dire qu’on n’en parle pas, il y a d’autres entrées lexicales pour l’aborder.

Chacune pouvait ajouter ensuite des mots à la liste, que je présentais à celle d’après. Et j’ai souvent été surprise de les voir ajouter des mots auxquels je ne m’attendais pas du tout. C’était souvent des concepts très larges, comme attente ou désir, toujours entendus de manière personnelle : il y en a une qui a ajouté le mot foi, mais pour me parler de la foi en son corps, par exemple.

"C'était important que ce ne soit pas mes mots" "On quitte le monde des images pour entrer dans celui des actions" "Etre la connaissance d'une amie, c'est déjà montrer patte blanche" "Ce qui m'intéresse, c'est de penser ces voix qui ont toujours existé." Florie Bavard pour La Zouzletter, 2018

Les entretiens ont été tournés en anglais. Cette question de la langue, est-ce que ça a été un problème ?

J’ai étudié l’arabe pendant deux ans, mais je voulais tourner en anglais parce que je ne voulais pas avoir de traducteur, pour conserver cette proximité, et aussi parce les cercles qui travaillent sur le genre aujourd’hui en Égypte utilisent beaucoup l’anglais. Le mot langage est d’ailleurs l’une des entrées, il permet d’aborder la difficulté à parler des questions de genre en arabe aujourd’hui, d’en parler en dialecte ou alors d’aller chercher dans l’arabe classique des tournures de phrases parfois longues, moins efficaces. Entre elles, quand elles abordent ces sujets, elles parlent souvent en arabe mais des mots d’anglais apparaissent à tout moment. J’ai trouvé qu’il y avait un intérêt à parler en anglais pour qu’elles analysent ce rapport à leur langue et pour en penser la traduction. Par exemple, Ola Abulshalashel parle du mot tabou en disant qu’il n’a pas d’équivalent exact en arabe. Toutes les traductions arabes se font sur une racine linguistique rattachée à la question du religieux – en français, beaucoup moins.

Et en même temps, j’ai été assez claire avec elles sur le fait que les gens qui allaient regarder ce webdoc seraient majoritairement occidentaux, et je sentais aussi cette volonté de sortir de ces images de l’altérité pour traiter des questions de féminismes. C’est ce que l’anglais, qui est également notre langue générationnelle (celle des séries TV et de Netflix), permet sans avoir d’intermédiaire.

Le site est sous-titré en français et en égyptien (en arabe dialectal) pour rester au plus proche de la langue orale. On a d’ailleurs des sous-titreuses géniales, une Française et deux Égyptiennes. Même pour traduire de l’anglais vers le français, on a cherché des traductrices arabophones car ça nous paraissait très important pour pouvoir rester au plus près de ce qu’elles disent, pour vraiment sentir le poids des mots pensés dans toutes ces langues.

 

Tu qualifies ton webdoc de kaléidoscope ; d’où est venue cette image ?

C’est l’idée qu’à chaque fois qu’on regarde quelque chose, on ne voit pas tous la même chose. On voulait un titre qui qualifie et regroupe une pluralité de visions… J’aime l’idée que les participantes se passent ce·tte « kaléidoscope / caméra / relais » entre elles, tout en ne voyant pas les mêmes facettes de chaque mot. Ça permet d’intégrer une multitude de points de vue, et de montrer la complexité de ce que c’est qu’être femme – Womanhood.

 

C’est une jolie image ! Ça donne au projet un côté très ludique, qu’on retrouve dans tous les aspects du site, d’ailleurs. C’était quelque chose d’important pour toi ?

Oui, parce qu’elles l’ont ressenti comme ça quand on faisait les entretiens. Par exemple, lorsque j’ai interviewé Yasmine Zeid, il y avait plusieurs amies chez elle et elle leur demandait : « You wanna play her game ? » C’est vrai qu’en tant que femmes on en a tellement peu l’habitude que dès qu’on a un espace large de parole, ça devient vite une expérience ludique.

Pour ce qui est du site et de l’identité visuelle, on a travaillé avec la super graphiste Anaïs Bourdet, de Paye ta Shneck, qui a pris le temps de regarder plein de typographies – par exemple, on ne voulait pas de police qui fasse directement penser à l’écrit religieux ou au numérique. On a vite compris que le fond et la forme se faisaient écho dans ce projet. Autre exemple, le logo, comme le site, mettent sur le même plan les deux langues. C’était un pari : Anaïs ne parle pas arabe, moi ce n’est pas ma langue maternelle…

Ensuite, c’est l’UX designer [1] Camille Léonard qui a pensé l’architecture du site pour permettre de lier tous ces éléments, d’avoir une structure claire et une navigation plaisante.

[1] Catégorie du graphisme, l’expérience utilisateur / UX design permet de concevoir un site ou une application en fonction des besoins fonctionnels et esthétiques de l’utilisateur.

"You wanna play her game" "On quitte le monde des images pour entrer dans celui des actions" "Etre la connaissance d'une amie, c'est déjà montrer patte blanche" "Ce qui m'intéresse, c'est de penser ces voix qui ont toujours existé." Florie Bavard pour La Zouzletter, 2018

Vous êtes en effet nombreux·ses à travailler sur ce projet ; comment s’est constituée cette équipe et comment est-ce que vous avez travaillé ensemble ?

Le projet a commencé autour d’un couscous ! Sans blague, autour d’un couscous coproduit par ma grand-mère en FaceTime, le tout sur une unique plaque électrique, avec une énorme casserole achetée pour l’occasion, serrés autour d’une petite table ! Ce que je veux dire, c’est que c’est aussi une histoire d’amitié. C’est un projet associatif, on est 22, il y a des bénévoles… L’intérêt qui nous rassemble tous, c’était de travailler sur ces questions de genre et de postcolonialisme, même si les membres de l’équipe ont tous un parcours très différent. On pourrait citer Anaïs Bourdet, qui travaillait déjà sur le harcèlement de rue, ou Benjamin Daugeron, le coproducteur, qui a porté ce projet avec moi et qui a collaboré sur de nombreux projets associatifs pour promouvoir l’égalité des genres. J’aimerais aussi parler de la musique du film, réalisée par Léonie Pernet, qui est signée sur Kill the DJ, un label connu pour son engagement autour de ces questions.

L’équipe s’est réunie autour de cet intérêt commun et d’une envie de participer à une aventure collective. Et la question du format libre, je crois, a attiré tout le monde, parce que chacun sentait que sa spécialité était un espace dans lequel il lui appartenait d’innover comme il l’entendait. Après, pour la postproduction, faire naviguer la parole et les informations n’a pas toujours été très simple parce qu’on était toutes et tous à des endroits différents du monde : Le Caire, Istanbul, Paris, Marseille, Lisbonne, Addis-Abeba. Mais Skype permet de faire des choses extraordinaires : quand le couscous ne permet pas de rassembler les gens, il reste Skype !

 

Est-ce que le fait que le projet soit accessible en ligne gratuitement est un point important pour toi ?

C’était un point central, c’est pour ça qu’on a fait un crowdfunding. C’était important que ces témoignages soient accessibles par-delà la question du pouvoir d’achat et que des personnes différentes puissent y être confrontées. On ne peut pas penser le féminisme intersectionnel sans penser ces questions.

 

Est-ce que les femmes que tu as interrogées ont vu le documentaire ?

Oui, mais sans moi, je n’étais déjà plus en Égypte quand il est sorti. Par contre, j’ai eu des feedbacks de la plupart d’entre elles. Certaines sont même venues aux projections à Paris, à Londres et à Tunis, ça j’avoue que c’est la validation ultime pour moi ! On suit beaucoup leurs projets, il y a toujours de la communication entre nous, mais on n’a pas encore eu la chance de faire une projection en Égypte.

En revanche, elles avaient bien sûr pris part aux différentes étapes de postproduction : leur biographie sont soit écrites par elles-mêmes, soit relues par elles avec attention – c’était important pour moi qu’elles s’auto-définissent. Globalement, il nous tenait à cœur d’offrir un projet où les actrices locales, qui sont celles qui font face aux enjeux politiques contemporains, puissent avoir un droit de regard et de retour. Il y en a certaines qui nous ont demandé d’enlever des séquences la veille de la diffusion – et on l’a fait –, qui nous ont demandé de supprimer des séquences le lendemain du tournage, qui nous ont demandé de revoir toutes les retranscriptions la veille de la mise en ligne. C’était important de nous y plier, parce que ce sont elles qui font face aux conséquences et aux poids de ces mots. De la même manière, c’était capital de ne jamais couper une seule phrase, de ne pas chercher à simplifier ou à rendre un propos plus fort, dans ce contexte où chaque mot pèse.

"On ne peut pas parler d'un féminisme au singulier" "On quitte le monde des images pour entrer dans celui des actions" "Etre la connaissance d'une amie, c'est déjà montrer patte blanche" "Ce qui m'intéresse, c'est de penser ces voix qui ont toujours existé." Florie Bavard pour La Zouzletter, 2018

L’une des femmes que tu interroges pose à un moment la question de l’internationalité du féminisme ; est-ce que, pour toi, c’est un concept qui traverse les cultures, et de quelle manière ?

Je trouve que dans le webdoc on sent vraiment, à travers des mots comme révolution par exemple, que leur cheminement dans le féminisme n’est pas le même que le mien. Leur contexte national a façonné leur vision du monde, il y a une histoire qui influence leurs militantismes et c’est important de le souligner pour ne pas parler toujours de « l’universalité des choses ». Surtout que ça amène souvent vers un féminisme blanc, qui vient avec un côté paternaliste – ou disons maternaliste – qui propose d’émanciper l’autre, et tout ce champ lexical qui m’horripile. En ça, je pense qu’on ne peut pas parler d’un féminisme, parce que l’envisager au singulier c’est souvent malheureusement en donner le monopole à un féminisme blanc, occidental et privilégié.

Mais en même temps, à travers certains autres mots, comme corps, je sens qu’il y a des expériences, des points de continuité, qui sont partagés par-delà l’Égypte et qui sont inhérents au fait d’être femme. C’est pour ça que j’aimais bien ce titre, Womanhood, un kaléidoscope égyptien, qui insiste sur la possibilité d’une expérience collective, sans jamais l’amputer du poids de l’histoire nationale.

 

Est-ce que tu avais des références, pendant ce travail ? Est-ce que tu as des exemples de projets qui se rapprochent du tien ou vers lesquels tu voulais tendre ?

Il y a des projets qui partent de constats similaires sur le manque de voix : on pourrait citer ici le World of Women of the Revolution, une websérie égyptienne où des femmes parlent face caméra de leurs souvenirs de la révolution, ou encore la websérie de Sarah Zouak, Women Sensetour. Ce sont pour moi des démarches qui partent du même bilan : le besoin de trouver de nouvelles formes pour penser ces sujets, sur lesquels il y a une forte demande, parfois friande de stéréotypes. C’est l’idée de se dire que l’on peut répondre à cette curiosité occidentale par des discours non-stéréotypés, qui rentrent dans la complexité des choses. Et le format numérique ou tous les autres formats nouveaux peuvent être une invitation à penser par-delà les cadres habituels, la doxa et ce qu’on a l’habitude d’entendre sur BFM TV.

"On peut répondre à cette curiosté occidentale par des discours non stéréotypés." "On quitte le monde des images pour entrer dans celui des actions" "Etre la connaissance d'une amie, c'est déjà montrer patte blanche" "Ce qui m'intéresse, c'est de penser ces voix qui ont toujours existé." Florie Bavard pour La Zouzletter, 2018

Aujourd’hui, où en est Womanhood ? Est-ce que tu prévois une suite ?

On vient de sortir le volume 2, on l’a présenté notamment dans une galerie à Londres qui travaille sur le Moyen-Orient, dans le cadre de l’exposition collective « Untold Stories », et il sera projeté ensuite dans d’autres événements à venir. On fera peut-être un volume 3, ça m’intéresserait.

 

Tu sais sur quel axe ?

Pas encore, mais si Le Seigneur des anneaux a tenu 3 tomes, nous aussi ! Le but, c’est de continuer à faire vivre ces vidéos à travers des projections plurielles, dans un cadre académique, mais aussi dans des festivals ou des cadres associatifs. On l’a présenté par exemple à travers une association de Montigny-lès-Cormeilles, dans des lieux plus institutionnels comme le MUCEM à Marseille, ou encore dans des festivals comme en Tunisie – ça aussi c’était central pour nous. On continue à le faire vivre dans des espaces où il prend des sens différents selon les interlocuteurs qui sont en face de nous. Le site permet d’entrer dans la profondeur des choses, mais ce sont aussi des paroles qui donnent envie de dialoguer et j’avoue que la formule projection-débat me semble idéale pour continuer à faire vivre le projet. Ça donne des points de départ pour penser ensemble nos expériences ou remettre en question nos visions de l’ailleurs, avec des auditoires différents. Car c’est ça peut-être aussi l’une des essences de Womanhood, d’élargir le –hood.

 

Pour terminer, quelle grande leçon tu tirerais de ces rencontres ? Qu’est-ce que tu as appris ?

Ce que j’avais déjà entraperçu : que le fait d’être femme est un long chemin qui se construit dans l’échange. J’étais déjà très consciente de l’importance de l’échange pour façonner son propre regard sur sa « femmité » (je n’aime pas le mot féminité), et là, ce que je peux dire, c’est que je suis partie avec beaucoup de questions réflexives.

Ce que j’en ai tiré – et c’est quelque chose dont j’avais déjà l’intuition –, c’est que la sororité est peut-être le cadre qui permet de rester optimiste tout en dépassant l’essentialisme inhérent à l’universalisme. Il s’agit d’une sororité où il n’y a pas de grandes sœurs et de petites sœurs, c’est une sororité axée sur l’échange et l’enrichissement mutuel par le dialogue.

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