Samantha Bailly

Samantha Bailly La Zouzletter (c) Elisa Renouil

Samantha Bailly est l’autrice de plus d’une trentaine de romans, contes, mangas, nouvelles ou guides ; elle est à la tête de l’une des plus importantes association d’auteurs, au sein de laquelle elle défend la littérature jeunesse et ses créateurs ; enfin, elle gère une chaîne YouTube où elle aborde directement avec ses lecteur·rice·s sa passion pour l’écriture et les réalités de la profession : un CV impressionnant pour une jeune femme d’à peine 30 ans, qui aurait pu grandement nous intimider, si Samantha ne dégageait pas, en plus, une grande douceur. Nous l’avons rencontrée dans un café bruyant de la gare Saint-Lazare, autour de jus de pomme à la cannelle, dans une ambiance de Noël, pour discuter ensemble de sujets parfois pourtant peu festifs :
la visibilité des femmes dans la littérature, la précarité des auteurs, le paternalisme
du milieu de l’édition.

 

La Zouzletter : Ton parcours et la densité de ta production sont assez incroyables. Est-ce que tu as toujours eu confiance en ce que tu voulais faire, et en ta capacité à le faire ?

Samantha Bailly : Ah, vaste question ! Quand j’étais petite, je voulais devenir écrivain – dans ma tête, c’était le mot précis –, c’était une évidence. J’adorais écrire, je créais déjà plein d’histoires, et finalement, s’il fallait choisir un métier, passer une partie de sa vie à travailler,
je préférais faire quelque chose qui m’animait et qui me passionnait.
Aujourd’hui, quand je relis mes journaux de l’époque, je constate qu’il y avait un paradoxe entre un manque de confiance – mais que beaucoup de personnes ressentent de manière générale – et une forme de détermination, de « c’est ça ou rien ». Bien sûr, j’ai eu des périodes de doutes profonds, et j’en traverse encore à tous les niveaux, d’un point de vue créatif ou au sujet des conditions dans lesquelles on exerce ce métier, mais j’ai toujours gardé comme point d’ancrage le fait que ce soit ma façon de m’exprimer et de voir le monde. En gros, plus qu’une question de confiance, c’était surtout me dire : « Je n’ai pas envie de passer à côté de ma vie. »

 

Dans le milieu de l’édition, il n’y a quasiment que des femmes, et pourtant on ne voit que des hommes, qui occupent encore majoritairement les postes-clés. Est-ce que c’est quelque chose que tu ressens de la même façon du côté des auteur·rice·s ?

Alors d’abord, j’aimerais m’arrêter quelques secondes sur le mot « autrice », parce que je n’ai toujours pas tranché. Je sais que c’est une question de fond, pour le moment j’écris auteure, mais je n’arrive pas à trouver le mot qui me convient.
Ensuite, pour répondre à ta question, en tant qu’auteure / autrice, je le constate, oui. D’autant plus que je suis présidente de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse : l’édition jeunesse est un secteur que l’on sait particulièrement féminin – il faudrait des statistiques là-dessus, c’est d’ailleurs l’un des sujets sur lesquels je travaille pour l’association. Et malgré tout, dans les postes de pouvoir, on remarque une nette majorité d’hommes. Par ailleurs, je pense aussi qu’il faut s’intéresser à la question de la visibilité, notamment dans les prix littéraires. Il existe une étude statistique transversale (je ne vais pas vous dire de bêtise, il faudra vérifier les chiffres) qui souligne qu’environ 80 % des prix sont attribués à des hommes [NDLR : après vérification, l’étude, réalisée en 2013 par l’Observatoire des inégalités, annonce même 84 %].
Dans les nominations pour le prix Vendredi, l’un des premiers prix de littérature jeunesse lancés par le Syndicat national de l’édition, ou pour les Pépites de Montreuil, lui aussi assez prestigieux, on note qu’il y a un vrai différentiel entre le nombre de femmes qui créent et leur représentation. Le festival d’Angoulême a posé un certain nombre de ces questions pour la BD ; en littérature jeunesse, le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil est tout à fait d’accord pour avoir des discussions avec nous sur ces sujets, ce qui malgré tout est bon signe. La réflexion se doit d’être commune pour déchiffrer ce phénomène et y réagir.

 "Les femmes ont plus de mal à négocier et se sentent beaucoup moins confiantes" Samantha Bailly, La Zouzletter, 2018

Comment est-ce que tu analyserais cette disparité ?

C’est une question que se pose actuellement la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, qui se penche sur le sujet à travers une commission dédiée. En tout cas, de ce que je vois, au-delà de cette question des prix littéraires et des segmentations marketing, il me semble que les inégalités sont déjà présentes pour les auteures en amont de la publication. J’ai pu constater que les femmes ont plus de mal à négocier et se sentent beaucoup moins confiantes. Moi-même, par rapport à mes homologues masculins à succès égal, je me suis rendu compte que cet exercice se déroulait de manière très différente : soit on leur proposait d’emblée des à-valoir [NDLR : avances sur droits d’auteur] plus conséquents, soit eux-mêmes se plaçaient dans une meilleure posture de négociation. Personnellement, il m’a fallu des années avant de sortir de l’infantilisation que je subissais dans mes rapports avec certains éditeurs – heureusement pas tous. Je ne sais pas si c’est une position dans laquelle on m’a mise parce que j’étais une très jeune fille lorsque j’ai débuté, ce qui a accentué le phénomène. L’infantilisation est déjà un sentiment partagé par nombre d’auteurs, hommes et femmes, et quand on est une femme, c’est encore plus criant ! Certains mettent en lien la proportion importante de créatrices en jeunesse et le fait que ce soit le secteur éditorial dans lequel la rémunération des pourcentages sur les livres sont historiquement les plus faibles (en moyenne 5 à 6 %, à se partager entre auteur·e·s et illustrateur·rice·s en cas de collaboration, vs. 8 à 10 % en moyenne dans les autres secteurs). Pour ma part, j’ai vraiment dû faire un travail sur moi-même et développer un certain nombre de compétences juridiques pour délimiter un territoire professionnel et refuser le langage affectif, lié à la fois à une culture éditoriale,
au secteur jeunesse et, de façon plus systémique, à l’attitude de certains interlocuteurs vis-à-vis des femmes.

 

Est-ce que ça a fonctionné ?

Oui, ce changement de positionnement a très bien marché, mais dans une forme de lutte. J’ai d’ailleurs écrit une tribune là-dessus, notamment sur le fait que je suis représentée par un agent littéraire, qui a été énormément relayée. En France, pour les auteur·e·s, cette pratique d’un intermédiaire est peu démocratisée ‑ alors que dans les autres secteurs artistiques, différencier la création du contractuel, c’est acquis de longue date. Par la suite, beaucoup d’auteur·e·s, se rendant compte de ce qu’ils·elles vivaient sans l’avoir jusque-là verbalisé, ont également changé leur positionnement. Moi, j’étais arrivée à un moment où je ne comprenais pas pourquoi je n’arrivais pas à obtenir de meilleures conditions. En modifiant mon attitude, en m’autorisant à travailler d’une autre façon, j’ai obtenu des choses très différentes. Maintenant, je peux dire que je gagne mieux ma vie, mais ça a également été bénéfique à tous les niveaux – il y a davantage de respect et de sérénité. Ça demande de sortir d’une certaine emprise, de se positionner fermement et de refuser cette infantilisation.

"Dire que le secteur éditorial est épargné par le sexisme est un leurre" "Les femmes ont plus de mal à négocier et se sentent beaucoup moins confiantes" Samantha Bailly, La Zouzletter, 2018

De sortir de ce cadre dans lequel on t’avait mise, justement, du fait de ton parcours ?

Oui, à cause entre autres de ma jeunesse et de ma féminité. Vous savez, dans ma carrière, j’ai entendu des phrases du genre : « Écoute, on t’a découverte, tu nous appartiens. » Ça démontre un lien de possessivité très particulier. J’ai aussi été témoin, comme beaucoup de femmes dans le milieu, de comportements déplacés d’hommes dans des positions de pouvoir. Très jeune, à un repas lors d’un salon littéraire, j’ai entendu un éditeur dire à une jeune auteure à côté de moi : « Ton contrat, on le signera dans ma chambre. » J’ai un souvenir cauchemardesque de ce dîner, où personne ne réagissait à table. Moi, je me disais : « mais qu’est-ce que cela signifie ? Que c’est ça, les codes de l’édition pour une jeune femme ? Nous, on doit négocier dans une chambre ? » Cela m’a écœurée. Dire que le secteur éditorial est épargné par le sexisme ou la domination masculine est un leurre. La loi du silence est encore bien présente, elle s’est particulièrement libérée dans la BD, à travers le mouvement « Paye ta bulle », finalement très précurseur de #metoo. Il y a encore un vrai chemin à faire.

 

Ton engagement vis-à-vis de la Charte, c’est quelque chose qui découle de cette réflexion ?

Oui, un peu, mais si on m’avait dit, l’année dernière, que je serais présidente de cette association, je n’y aurais pas cru ! En fait, ma chaîne YouTube, sur laquelle je parle du quotidien des auteur·e·s, ainsi que la tribune dont on a parlé, avaient déjà tissé un lien particulier avec d’autres auteur·e·s, « mes collègues ». J’ai par hasard rencontré l’ancienne présidente, Carole Trébor, qui m’a proposé d’intégrer le conseil d’administration. C’est du bénévolat, autant dire qu’il y a toujours besoin de bonnes volontés ! Puis je me suis présentée à la présidence, assez fortement poussée disons, car les candidatures ne se bousculent pas. C’est une lourde responsabilité, il n’y a pas grand monde qui a envie d’aller au charbon… mais j’y suis allée. Pas sans appréhension, franchement, parce que c’est un rôle difficile, mais en me disant que ça serait intéressant, que ça allait être une expérience, et que cela permettrait d’agir.

 

Lors du dernier Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, avec d’autres associations d’auteur·e·s, vous avez apostrophé Françoise Nyssen, ministre de la Culture et directrice des éditions Actes Sud, au sujet de la hausse de la CSG [contribution sociale généralisée]. Depuis, que s’est-il passé ?

Suite à ce mouvement, nous avons obtenu cette compensation, sur le budget du ministère de la Culture. Néanmoins, la solution technique ne semble pas trouvée ! Ce qui signifie qu’en attendant qu’elle soit mise en place, les auteur·e·s subissent de plein fouet une perte nette de leur pouvoir d’achat. Une situation inacceptable. Plus globalement, la réforme sociale en cours est extrêmement menaçante, et pas que pour les auteur·e·s et illustrateur·rice·s jeunesse : pour tous les artistes auteur·e·s, soit 260 000 personnes. Malgré nos appels, nous n’avons obtenu aucune consultation avec le ministère de la Solidarité et de la Santé sur ce que sera l’avenir de notre statut social. Cette situation est extrêmement grave et inquiétante pour tous les créateur·rice·s, qui se sentent abandonné·e·s et méprisé·e·s. Autant dire qu’on n’a pas fini d’entendre parler de nous cette année… 

"Les auteur·e·s sont les stagiaires du monde de l'édition" Samantha Bailly pour la Zouzletter 2018

Cette fonction que tu as nouvellement prise nous semble correspondre par ailleurs à beaucoup d’aspects de ton travail de romancière. La responsabilité et le courage, ça semble un trait commun à beaucoup de tes personnages, non ?

Je pense que ce n’est pas toujours conscient, mais c’est vrai qu’il a une forme de continuité par rapport à mon écriture. Par exemple, dans Les Stagiaires, j’ai beaucoup traité cette idée de vulnérabilité, notamment dans les rapports de pouvoir : quand un parti est faible, qu’est-ce que ça dit de l’autre, qui en profite ? Et ce rapport de vulnérabilité, je l’ai beaucoup senti, aussi, chez les auteur·e·s, qui sont parfois glorifiés, mais qui vivent dans des conditions que l’on n’imagine pas – 41% des auteur·e·s professionnels vivent avec une rémunération inférieure au SMIC. C’est complètement paradoxal. Les auteur·e·s, à l’origine de toute cette création, sont les stagiaires du monde de l’édition. L’engagement associatif est très lié à mes propres convictions, qui se ressentent très certainement dans mon écriture.

 

Pour continuer sur ton travail de romancière, un autre point nous a semblé capital dans ton œuvre, c’est l’importance des personnages féminins ; est-ce que c’est un choix intentionnel ?

Pas tout à fait… Pourtant, dès mon premier roman, Oraisons, on m’a dit que mon livre était très féministe. Parce qu’il traite de jeunes adolescentes, engagées et très battantes, qui renversent le pouvoir en place et que, dans l’ensemble, il offre une représentation importante de femmes. Mais je ne sais pas si c’est ce qui en fait un roman féministe. Cette question a donc émergé très tôt, et pourtant, à l’époque, je ne me l’étais pas posée. Je racontais juste des histoires qui me plaisaient, avec des personnages qui me plaisaient. D’ailleurs, à 17 ans, quand j’ai publié ce premier roman, je trouvais que les questions féministes étaient presque un combat d’un autre temps. Bon, ensuite, j’ai commencé à travailler dans le jeu vidéo et ça a remis les choses en place ! Dans le monde du travail, je me suis rapidement rendu compte qu’on me faisait, et aux femmes en général, des réflexions qu’on ne ferait pas aux hommes, par exemple sur les vêtements. Ce n’était jamais méchant, mais en tant qu’interlocutrice, je ressentais que l’on attendait de moi soit de plaire, soit d’être sage.
De là a suivi tout un travail de prise de conscience, notamment du fait que la discrimination n’est pas toujours lisible dans les petits détails du quotidien. J’ai alors commencé à refuser des choses, à dire en réunion que je ne voyais pas en quoi les réflexions sur ma jupe nous faisait avancer.
Maintenant que ma vision a changé, ma réflexion sur les personnages est beaucoup plus consciemment engagée.

 

Dans l’un de tes romans les plus célèbres, Nos âmes jumelles, tu traites de la question de l’amitié féminine, avec bienveillance et sans rivalité ; est-ce que c’est important pour toi de mettre en place ce type de modèle ?

Les questions de responsabilité dans ce qu’on écrit sont intéressantes, mais je ne me les pose pas non plus en termes de modèles. Quand j’écris, je ne suis pas en train de faire une leçon de vie à mes lecteur·rice·s, je ne veux pas uniquement raisonner selon une grille de représentations – bien que j’y sois sensible. Par contre, mon écriture, en tout cas dans Nos âmes jumelles, qui est un roman assez intime, a été inspirée par beaucoup d’amitiés féminines bienveillantes qui m’ont aidée, poussée et m’ont permis de me réaliser. Les tandems créatifs de femmes, c’est quelque chose que je connais bien, que ce soit sur YouTube avec Jade ou avec Miya sur notre manga. Ce sont des amitiés qui ont toujours été très positives, ce ne sont pas toujours de longs fleuves tranquilles, mais il y a une forme de bienveillance, d’entraide et de solidarité. Ce genre de rapport me paraît quand même une évidence, une façon d’être au monde un peu plus douce. En dédicace, pas mal de lectrices me disent qu’elles s’y retrouvent beaucoup. Pour elles, c’est une caisse de résonance de leurs amitiés, de leurs façons de monter des projets ensemble, et j’adore cette idée.

 

Tu as beaucoup de lecteurs jeunes, et notamment de lectrices ; en quoi sont-elles différentes de notre génération ?

C’est intéressant, parce que je pense en effet qu’elles sont différentes.
Mais déjà, avec par exemple Anne-Fleur Multon, autrice – je sais qu’elle voudrait que je dise autrice – de Viser la lune, avec qui j’ai plusieurs années d’écart, je sens une différence de génération. Ça fait un peu « vieille » de dire ça, mais je le vois dans les types de réseaux sociaux utilisés, dans des éléments de langage ou dans nos habitudes.
À propos des lectrices, la différence est difficile à définir sans tirer de conclusions un peu hâtives mais, de la même façon, je pense que des choses ont changé dans leurs habitudes,
et que c’est lié au numérique. Leur rapport à internet, notamment, me questionne beaucoup.
Il me semble que mes lectrices sont des jeunes femmes très actives sur les réseaux, qui construisent beaucoup de projets, qui ont des comptes bookstagram [NDLR : comptes Instagram dédiés à la promotion de la lecture], des chaînes YouTube. Certaines jeunes filles deviennent très tôt des influenceuses – à 13, 14 ans –, sont démarchées par des groupes commerciaux. C’est fou de se dire que maintenant, sans aucun encadrement, elles peuvent avoir une telle ascendance et des responsabilités parfois lourdes, se retrouver à gérer des carrières dans des métiers qui n’ont jamais été vraiment balisés. Sur ces sujets, on est dans une zone de flou et c’est ce qui est différent : elles ont entre les mains des outils incroyables et puissants, mais manquent d’accompagnement et d’aide.

 

De ton côté, tu leur donnes des pistes sur ta chaîne YouTube. Est-ce que sa vocation est de guider les jeunes filles ?

De manière générale, la vocation de la chaîne est d’informer les auteur·e·s. J’ai voulu faire ce métier très jeune et je n’ai quasiment trouvé aucune information. Ce sont des conseils, mais il y a aussi une volonté de montrer l’envers du décor, de casser les mythologies et les constructions fantasmées autour des métiers créatifs. On me félicite souvent pour mon succès, mais j’ai longtemps gagné 1 000 euros par mois et ça a été dur, d’autant plus quand on veut être une femme autonome, indépendante et qu’on subit cette précarité. Sur ma chaîne, mon propos, c’est justement : quelle est la réalité de ce métier, qu’est-ce que la société française propose comme cadre, comment on s’en sort ? Le tout avec mon univers, qui peut être qualifié d’assez « féminin ».
D’ailleurs, cette question du ton et de la douceur, on y a beaucoup réfléchit au début avec Jade. Créer une identité qui me ressemble, ça fait partie de la « personnalité » de la chaîne. Mais c’était aussi assumer de parler d’écriture à ma façon, très loin sans doute de la représentation qu’on se fait de l’écrivain, souvent une représentation d’un homme, assez âgé, ambiance Académie française. Quand j’ai lancé mon Tipeee, j’ai eu des commentaires comme : « C’est facile de faire une chaîne sur l’écriture quand on est une jeune femme blonde aux yeux bleus, normal que ça marche. » Oui, bien sûr, parce que si j’ai réussi, ça ne peut pas être parce que j’ai deux Masters, écrit une trentaine d’ouvrages, des scénarios de films, non, c’est parce que je suis une jeune femme blonde. C’est complètement con, mais c’est finalement une raison de plus pour faire à ma façon et ne pas écouter ce genre de réflexions !

 "Me montrer en vidéo, c'était aussi passer le cap de mettre en scène mon corps" "Dire que le secteur éditorial est épargné par le sexisme est un leurre" "Les femmes ont plus de mal à négocier et se sentent beaucoup moins confiantes" Samantha Bailly, La Zouzletter, 2018

Pourquoi avoir choisi la vidéo ? C’est une exposition encore plus forte qu’aurait pu l’être un blog, non ?

J’ai hésité pendant 6 mois. J’ai eu l’idée il y a longtemps, j’avais les moyens techniques,
mais ce qui m’a poussée, ça a été d’en discuter avec Jade, une amie de lycée photographe :
je pense que faire ce projet à deux m’a aidée. Il y a une émulation créée par l’idée de faire équipe ‑ même si c’est moi qui porte la chaîne. Alors oui, l’exposition est importante, mais je dois avouer que les quelques commentaires que je cite sont quand même très minoritaires, parce que ma chaîne est franchement très préservée pour le moment.
Me montrer en vidéo, c’était aussi une façon de passer un cap, celui de mettre en scène mon corps. Parce que ce n’est pas rien, l’image, le rapport à son propre corps et à ses complexes. Prendre en main mon propre corps et l’image que je renvoie, ça m’a beaucoup aidée, ça m’a fait parcourir un chemin incroyable en deux ans que je n’avais pas réussi autrement. Donc c’est vrai que c’est une exposition, mais je la choisis selon mes codes.

 

En tout cas, le rendu est très professionnel. D’ailleurs, tu sembles avoir construit ta carrière d’auteure comme on l’attendrait d’un tout autre métier. Dans ton écriture comme dans les conseils que tu donnes, tu as une approche hyper professionnelle, proche de ce qu’on appelle le creative writing. C’est assez rare en France, et tes vidéos montrent aussi une autre réalité du travail de l’auteur.

Oui, côté maisons d’édition, on m’a beaucoup dit que mon approche avait un côté « trop anglo-saxon ». On m’a reproché de véhiculer une image « trop professionnelle » en tant qu’auteure ! Comme si allier créativité et pragmatisme était absolument impossible, voire disqualifiant. Cette réflexion veut tout dire : un·e auteur·e ne lit pas son contrat, ne parle pas de ça… J’ai déjà entendu : « vous, les auteur·e·s, vous êtes des saltimbanques », dit sur un ton au demeurant bienveillant. Comme si nous étions des êtres à part, des amuseur·euse·s, que nous ne pouvions pas être pris·e·s au sérieux. Les intermittent·e·s du spectacle, eux, ont un statut qui les protège, sont des professionnel·le·s ! Et d’ailleurs, ces mêmes maisons d’édition signent partout ailleurs qu’en France avec des auteur·e·s à succès qui ont une approche professionnelle de leur métier, ce qui ne les empêche pas de créer des œuvres de qualité. On dirait que voir l’écriture comme un métier, que montrer une certaine technicité en plus de la création, est quelque chose de sale. Quand tu n’es pas socialement en danger, tu peux te dire : « Je fais un roman comme ça, c’est un loisir, c’est sympa. » Et dans ce cas, la création peut être un luxe sans rapport avec les contingences matérielles. Mais ça n’a pas été mon cas. J’ai débuté en étant une jeune femme, seule, autonome. Il y avait un enjeu de survie important, et la professionnalisation en découle de manière logique.
La question est de savoir en quoi c’est mal d’être un·e professionnel·le de l’écriture. On se pose la question : écrivain·e est-il un métier ? Mais ne devrait-on pas se demander pourquoi ça ne pourrait pas l’être ? On est professionnel·le dans la musique, la danse, le cinéma, la télévision, le théâtre, on l’est dans d’autres arts, pourquoi, dans l’écriture, c’est si compliqué d’admettre que c’est possible ? On nous enferme dans une sorte de rôle désincarné, ou alors on nous invite à être les « sacrifié·e·s économiques » pour que la chaîne du livre puisse prospérer. Ouvrir ma chaîne sur YouTube, c’était aussi une façon de dire : « On existe, on n’est pas juste des noms sur des couvertures de livres, on a une vie et des besoins. » À partir du moment où l’auteur·e dégage une valeur économique, c’est absolument normal qu’il·elle en obtienne la juste répartition sans être enfermé·e dans cette représentation d’être éthéré.

 

Tu parlais tout à l’heure de ta chaîne YouTube en disant que tu avais un « univers féminin ». Est-ce que tu penses que ça veut dire quelque chose, une « écriture féminine » ?

Je ne sais pas. Pendant mes études, on m’avait imposé une dissertation sur « l’écriture féminine dans les échanges épistolaires ». À cette époque, je ne me posais pas trop de questions, et je me souviens que dans les axes de réflexion universitaires, on nous poussait à qualifier une écriture féminine de « sensible ». Mais aujourd’hui, je n’en sais rien… En tout cas, ça correspond à notre construction sociologique, notre représentation des femmes. Moi-même, on me renvoie souvent à un stéréotype, celui de la fameuse jeune fille blonde aux yeux bleus dont on parlait.

 

C’est quoi ce stéréotype de la fille blonde ?

La blondeur est une question intéressante, par rapport à ce que cela véhicule comme représentations et préjugés ! Femmes et couleur de cheveux, c’est un sujet. En termes de préjugés, le stéréotype de la blonde, c’est la fille candide, vulnérable, douce, stupide, fragile. On en revient aux commentaires par rapport au physique. Avant de créer ma chaîne YouTube et de mettre en scène mon apparence, il n’y avait que mes livres, et c’est ce que j’aime beaucoup dans l’écriture : les gens te connaissent par le biais de tes histoires, une intimité intellectuelle sans contrainte d’espace ou de temps se crée. Aujourd’hui, on me reconnaît en tant que personne, on m’identifie comme un corps. J’ai senti que ça avait changé ce qu’on me renvoyait.

 

Et dans l’autre sens, toi qui es très lue par les adolescentes, tu penses qu’une écriture « pour filles », ça veut dire quelque chose ? Pourquoi y a-t-il tant de jeunes femmes qui te lisent ?

Il n’y a pas que des femmes, il y a aussi des hommes, dont une majorité d’hommes gay. Et plutôt qu’une écriture féminine, je me demande si ce n’est pas surtout le marketing éditorial qui est en jeu. Par exemple, lorsque Nos âmes jumelles a été nommé pour un prix collèges-lycées, les ados avaient adoré, garçons ou filles, mais les profs m’avaient précisé que, quand même, les couvertures ultra girly (c’était deux nanas sur le visuel) étaient des repoussoirs pour les garçons, à cet âge-là. Du coup, je ne sais pas si c’est tant mon écriture que la façon dont la construction s’est faite en reflet du terrain éditorial et dont les choses se segmentent – et pas seulement dans l’édition. D’ailleurs, d’un point de vue commercial, la majorité des lecteurs de young adult [NDLR : littérature pour ado] sont des filles, et marketer les ouvrages très clairement à leur destination est aussi une stratégie pour attirer la majorité du lectorat.

 "La lecture c'est une expérience d'empathie" "Me montrer en vidéo, c'était aussi passer le cap de mettre en scène mon corps" "Dire que le secteur éditorial est épargné par le sexisme est un leurre" "Les femmes ont plus de mal à négocier et se sentent beaucoup moins confiantes" Samantha Bailly, La Zouzletter, 2018

Est-ce que ce ne serait pas aussi lié au fait que l’on apprend aux filles assez rapidement à s’identifier à des personnages masculins alors qu’on laisse entendre aux garçons que les ouvrages mettant en scène des personnages féminins ne sont pas pour eux ?

Tout à fait, ça a un rapport avec l’identification. D’ailleurs, dans le même sens, j’ai vécu une expérience très difficile dans un collège où je réalisais une intervention : il y a une scène de Nos âmes jumelles où le personnage de Matthieu, qui est homosexuel, est harcelé par d’autres élèves. Une petite pièce de théâtre devait en être adaptée, mais personne ne voulait jouer son rôle. C’était terrible, j’ai eu deux heures d’échanges sur le sujet, pour tenter de comprendre ce qui bloquait, expliquer ce qu’est l’homophobie… Il s’agissait pour les élèves d’assumer de ne pas être qu’une représentation de « virilité », de tout ce qu’on impose aux garçons. Ce genre d’expérience, ça te met face à la réalité, des élèves qui trouvent que les couvertures font trop « filles », ou qui disent : « Ah non, je ne jouerai pas un personnage gay. » C’est assez terrifiant. Les interventions scolaires sont parfois très dures pour ces raisons. Mais ça fait aussi partie du travail que l’on prépare avec les enseignants : la lecture, c’est une expérience d’empathie.

 

Comme tu le sais, avec La Zouzletter, on cherche à mettre en valeur le travail de femmes créatrices, qui sont parfois trop peu connues. De ton côté, quelles sont les femmes dont tu admires le travail ?

Dans les artistes de notre génération, par exemple, j’adore Diglee ! Je pense aussi à Marie Spénale et à Charlotte Bousquet. Sinon, en termes de modèle, je dirais Robin Hobb – qui a d’ailleurs pris un pseudo masculin, elle s’appelle en réalité Megan Lindholm. En littérature jeunesse, j’aime vraiment beaucoup Marie-Aude Murail, et je pense aussi à Elizabeth Gilbert, une auteure anglo-saxonne qui m’a beaucoup inspirée, pas que par ses bouquins, mais aussi dans sa façon de parler de créativité, d’être dans le partage et la générosité.

 

Quels sont tes projets et tes envies pour la suite ?

Cette année, j’ai les sorties d’À durée déterminée au Livre de poche et d’Indéterminés, la suite des Stagiaires, chez JC Lattès – et j’aurais clôturé mes deux trilogies. Je suis un peu en baby blues, ça représente cinq ans de boulot, ça fait très bizarre. Je sors aussi la suite du manga Alchimia, et j’ai en plus un projet d’écriture de roman ado engagé avec Anne-Fleur Multon – que j’ai mentionnée tout à l’heure. Pour la première fois, je vais écrire un roman à quatre mains. On est en train de travailler et, alors que pour moi l’écriture a toujours été quelque chose de très solitaire, ça m’éclate !
Sinon, je continue bien sûr mes engagements pour la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, il y a toujours la chaîne YouTube et je travaille aussi sur l’adaptation cinématographique des Stagiaires : le scénario est terminé, et en ce moment je rencontre des réalisateur·rice·s. Donc je rajoute : ne pas faire de burn-out !

 

Pour finir, de quels succès est-ce que tu te sens la plus fière ?

Je pense que c’est de Nos âmes jumelles, surtout pour l’accueil des lectrices et des lecteurs. Je reçois tous les jours des messages, c’est complètement fou. Le livre s’est vendu à 10 000 exemplaires, ce qui est très bien pour un premier tome dans le contexte actuel, mais ce n’est pas pour autant un best-seller… en revanche, il est beaucoup emprunté dans les bibliothèques et a visiblement une grande résonance chez les lecteurs et lectrices. D’ailleurs, très souvent, ces dernièr·e·s me contactent de la même façon : « Je ne vous demande pas de répondre, mais je voulais juste vous dire que votre livre m’a aidé·e et que je me sens moins seul·e. » C’est exactement ce que j’aurais voulu ressentir à des moments de ma vie, notamment de mon adolescence, donc quelque part, j’ai la sensation d’avoir bouclé la boucle.

 

 

 

 

Cet entretien vous a plu ? Vous voudriez recevoir les prochains directement dans votre boite mail ? Alors abonnez-vous à la Zouzletter (ça se passe en tout en haut, à droite) !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *