Sophie Marie Larrouy

Sophie Marie Larrouy est humoriste, comédienne et autrice d’un premier roman, L’Art de Guerre 2, paru cet hiver chez Flammarion, qui raconte l’histoire d’une jeune femme d’aujourd’hui et de ses combats ordinaires. Elle est également la toute première zouz que nous avons interviewée pour cette newsletter.

Nous l’avons rencontrée un jour gris d’hiver, et nous avons passé une heure en terrasse, sous le crachin parisien, à discuter, boire des cafés, fumer des cigarettes et rire un peu bêtement à chacune de ses blagues (l’enregistrement audio le confirme).

 

La Zouzletter : On vient toutes les deux de finir ton roman et nous l’avons beaucoup aimé ! Est-ce que tu pourrais nous raconter un peu comment t’est venue l’envie d’écrire et quelle était ton ambition pour ce projet ?

Sophie Marie Larrouy : J’ai toujours écrit, depuis toute petite. Pas des journaux intimes, plutôt des poésies ou des trucs un peu chelous. J’ai toujours été dans la réflexion, même si c’était un peu naïf ou mal formulé. Pour autant, je ne pensais pas que je pouvais écrire de la fiction, faire de la littérature. Je me savais simplement capable de réaliser des livres de commande ou des guides, des exercices un peu plus télécommandés qui me semblaient plus faciles.

 

Pourquoi est-ce que ça ne te paraissait pas possible ?

Je ne sais pas, ça me faisait sûrement un peu peur ! Je viens d’un milieu où c’est rare d’écrire des romans ; je ne dis pas ça par misérabilisme, mais c’est vrai que l’on n’ose pas vraiment prendre la parole. En plus, je suis une meuf. Alors t’imagines bien que là, je suis censée avoir quatre gamins et faire des ateliers pâte Fimo pour Noël. Pourtant j’ai toujours eu envie d’écrire. J’ai commencé par l’humour, ça me déculpabilisait, je me disais : « Ça, j’ai le droit, ça va, c’est rigolo. » Bon, les thèmes de mon premier spectacle, c’était quand même le viol, les parents et Francis Heaulme…

C’est mon éditeur, que je connaissais par ailleurs, qui m’a suggéré d’écrire un roman. Je lui avais proposé plein d’autres projets qui ne l’avaient pas convaincu, j’étais d’ailleurs hyper vexée : quand tu pitches une histoire, t’as envie qu’on te dise oui et d’aller acheter des habits chez H&M avant même d’avoir touché ton chèque, pour te récompenser ! Mais il lisait mon blog, il savait ce que j’avais envie de faire, il m’a répondu de travailler plutôt sur un roman et d’essayer d’écrire un chapitre. Je l’ai fait en une fois, j’ai adoré, et aujourd’hui, ce chapitre est peu ou prou le second du roman.

 

Est-ce que publier ton premier roman aux prestigieuses éditions Flammarion t’a permis de toucher un public différent de celui qui venait te voir en spectacle, regardait tes vidéos ou lisait ton blog ?

Oui, d’ailleurs même les gens qui me suivaient ne pouvaient pas forcément présupposer de ce que j’allais écrire. Pas mal d’entre eux ne soupçonnaient pas, notamment, que j’avais une si forte back story.

Mais tout le monde a quelque chose à dire ! Quand j’invite des meufs, notamment dans les podcasts que j’anime, on me répond souvent : « J’ai pas de répartie, j’ai rien à dire ». C’est récurrent, c’est pour ça que je me permets de le souligner, pour pouvoir éventuellement le « réparer ». Il ne faut pas que les meufs hésitent. Ça ne veut pas dire qu’il nous faille brailler et rire trop fort : tu peux te faire remarquer en réfléchissant, en tenant un propos. Et même si t’es différente, ce n’est pas grave, tu existes.

Plus jeune, quand j’avais 20 ans, je ne savais pas quoi dire. Je sentais que j’avais un truc, mais je ne voyais pas comment l’articuler. J’ai réussi, à force de solitude et de réflexion – je ne dis pas qu’il faut souffrir pour arriver à construire sa pensée, simplement qu’il faut se poser pour réfléchir, et ne pas se construire en miroir, par rapport à ce qui marche déjà ou à qui on aimerait ressembler. On peut avoir des inspirations, bien sûr, mais c’est important de ne pas plaquer sur soi ce que les autres ont déjà fait et qui fonctionne. C’est trop facile, et surtout, un petit mensonge au début, ça devient ingérable à la fin.

En parlant d’inspiration, justement, ton livre a été pas mal comparé à certains écrits de Virginie Despentes. On a notamment noté cette phrase : « C’est pas facile d’être un mâle-alpha quand on est une fille de 15 ans et demi », qui nous a rappelé certains passages de King Kong Théorie. Est-ce qu’elle a été une référence pour toi ? Ou est-ce que tu avais d’autres inspirations en tête ?

C’était une référence lointaine, parce que j’ai découvert Despentes assez tard, vers 26-27 ans. Et encore, je ne suis pas sûre-sûre d’avoir lu King Kong Théorie, mais je l’ai parcouru et j’ai été impressionnée. Je crois que je n’avais pas tant besoin de le lire que d’avoir un marqueur d’une meuf qui faisait quelque chose qu’elle avait envie de faire.

Sinon, en réfléchissant à mes autres influences, je pense à un livre que j’ai lu ado, Boumkœur, de Rachid Djaïdani. C’était son premier roman, une histoire un peu loufoque qui se passe dans une cave. Ça m’a beaucoup plu.

Mais sur la question des modèles, on m’a fait remarquer il y a quelques jours que dans L’Art de la guerre 2, à l’exception de ma famille, les portraits et descriptions les plus poussés étaient ceux de gens à qui justement je ne voulais pas ressembler : la fille à l’accueil à Carrefour pour l’entretien d’embauche, Anaïs et les meufs en vacances, la nana de l’île d’Yeu. Je pense que c’est parce que je viens de l’Est. À l’époque (maintenant ça s’arrange un peu), on n’avait pas tellement accès à la culture – ou alors on ne s’y intéressait pas, je n’arriverai jamais à savoir –, mais en tout cas, on n’avait pas de référents cool à qui s’identifier.

 

Mais n’est-ce pas aussi important de savoir qui tu ne veux pas être ?

C’est sûr, c’est une première façon de se définir. Je me demande si ce n’est pas aussi un peu casse-gueule. C’est important d’avoir des références positives. Or quand tu me poses la question, à part Despentes, j’ai un peu de mal à donner des noms… Sauf bien sûr dans mes copines : là, je citerais Rokhaya Diallo, qui pour moi sera présidente dans dix ans ; Audrey Vernon, une comédienne qui prend la défense de tous les salariés en grève et joue son spectacle, « Comment épouser un milliardaire », dans les usines ; et évidemment Océanerosemarie qui a une rhétorique implacable et qui construit vraiment sa pensée. Mais en influences plus lointaines, j’ai encore du mal à trouver.

 

Est-ce que tu penses que L’Art de la guerre 2 est un livre féministe ?

Bah, ouais ! Il faut vraiment qu’on fasse la paix avec le féminisme, ce n’est pas un gros mot !

Je suis de l’école qui englobe le féminisme et le militantisme. Je crois que c’est propre à chacun, selon le milieu d’où l’on vient et les combats qui nous sont chers : on fait une sorte de package. Et pour moi, c’est important de redonner la parole au peuple, à tous les gens qui sont au ban de la société, en fait. Ce sont les combats qui me parlent à moi, le militantisme des milieux modestes – je n’aime pas trop le terme « populaire », les milieux modestes ne sont pas très populaires… Donc je suis féministe, et surtout pour celles et ceux qui n’ont pas la parole.

 

Ça se sent d’ailleurs beaucoup dans ton livre, dans lequel tu as un discours sur le sujet hyper touchant et toujours plein de bienveillance. Est-ce qu’il y avait une volonté de ta part de « visibiliser » un milieu qui l’est peu ?

De ouf ! Mais je n’en avais pas conscience en commençant. Cette question du milieu, c’est vraiment quelque chose qui me tient à cœur. Et comme chaque sujet qui me tient à cœur, ça me faisait un peu peur de le traiter, j’avais plutôt tendance à le mettre à distance pour éviter d’être déçue.

D’ailleurs, dans tous mes jobs, je me suis dit : « Ouais, ça va, on s’en fout, c’est marrant à faire », pour que tout le monde sache que ce n’était pas important pour moi si ça ne marchait pas. Or ce n’est pas vrai ! Et ce livre, c’est le premier projet que je prends au premier degré, c’est-à-dire que je m’arrache pour la promo, je le chéris, j’ai envie qu’il vive sa vie. Juste avant sa parution, Christophe, mon éditeur, m’a dit : « Écoute, s’il ne marche pas, sache que ce n’est pas parce qu’il est de mauvaise qualité, il y a plein de bons livres qui ne se vendent pas. » Je lui ai répondu que c’était OK, que j’avais l’habitude de faire des choses qui déchirent mais que personne n’écoute ou ne regarde. Pour moi, c’est plutôt s’il marchait que je ne savais pas comment réagir. C’est là que j’ai pris conscience que j’avais le droit. Et quand le livre est sorti, que les gens ont été contents et m’ont fait des retours cool, je me suis dit que je n’étais pas folle !

 

Dans les entretiens que tu as pu donner, tu as souvent parlé, justement, de cette importance de se prendre au sérieux, du premier degré ; cette démarche paraît être le résultat de tout un cheminement, non ?

Oui. Il faut avoir un sacré caractère, et j’admire vraiment les gens qui le font naturellement ! Généralement, on dit d’eux qu’ils se la racontent. En fait, c’est trop mignon. Si tu travailles et que ton objectif de la semaine, c’est un afterwork le jeudi soir, c’est trop stylé aussi. Nous, on est là à trouver ça dégueulasse, mais on passe le lundi soir à chialer chez nous pour aucune raison – « Mais il n’y a pas de but à la vie ! » –, alors que les autres disent : « Plus que trois jours et c’est l’afterwork ». Finalement, ça ne sert à rien de se moquer de qui que ce soit, parce que franchement, t’es pas plus maligne !

Ce n’est pas facile d’accéder à ce premier degré, mais ça vient aussi peu à peu. On ne peut pas aller plus vite que la musique : maintenant, j’assume que des choses soient importantes pour moi-même, même si finalement elles ne marchent pas. Genre samedi, j’ai fait un passage sur scène de 5 min qui n’a honnêtement pas fonctionné, mais j’y tenais. C’est dur de dire : « Ça me fait chier que ça n’ait pas marché et il faut que je travaille pour y arriver. » C’est difficile de travailler, c’est long et fastidieux. Mais puisqu’on a que ça à foutre et qu’on est là pour s’occuper, autant se dire que ce n’est pas grave. Je crois vraiment qu’il faut toujours essayer de rester positif avec soi-même. Être gentil avec soi, c’est important. Il n’y a personne qui sera gentil avec nous si on ne commence pas par dire : « En fait je suis super ». Fin. Sans avoir à dire : « Parce que nanani nanana ».

Dans ton roman, tu traites régulièrement du concept de sensibilité. Nous ne l’avons pas compris toutes les deux de la même manière. L’une l’a plus entendu d’une manière politique et sociale, et l’autre d’une façon très intime, plutôt dans le sens de l’émotivité, de la santé mentale. Toi, comment tu définirais ce terme de « sensibilité » ?

Il y a un peu des deux… Disons que quand tu bosses, que tu es « en survie », tu n’as pas le temps de construire tes éléments de langage pour savoir qui tu es et te défendre. Quand j’avais 20 ans, je voulais devenir écrivain public, aller dans les mairies pour rédiger les courriers que les gens ne pouvaient pas écrire parce qu’ils n’avaient pas le temps ou qu’ils ne savaient pas. Mes parents travaillaient beaucoup, n’avaient pas le temps et, très naïvement, j’en garde cette image de gens qui n’ont pas les armes pour se défendre. C’est à cet endroit que je place cette sensibilité. Pour moi, c’est un dommage collatéral de cette impossibilité à se cultiver, à être heureux, à prendre le temps de rien foutre. Dans cette survie-là, tu es enfermé·e dans toi-même. Tu n’as pas le temps de faire une séance de psy – parce qu’attends, on ne va pas allez chez le psy, on n’est pas fous ! –, tu as une fragilité psychologique que tu ne règles pas. Le corps colmate, trouve des solutions, survit. Mais parfois, ces réponses urgentes ne sont pas les bonnes, et ça provoque une sorte de sensibilité, de sursensibilité, parce qu’on fait avec nos armes.

J’ai le souvenir de fois où, vraiment, je me suis dit que je n’allais pas y arriver, que je n’avais pas les épaules ni le cerveau nécessaires pour réussir à avoir envie de trouver un but dans la vie. Je me sentais coincée à l’intérieur de moi.

 

Ces armes, ces éléments de langage, c’est pourtant quelque chose dont tu as su faire une force. Dans tout ton travail (écriture, podcasts, scène, etc.), tu as développé une langue et un rapport aux mots particuliers, tu mélanges notamment tous les registres, un peu à la Zazie dans le métro. Est-ce que c’est quelque chose que tu as travaillé ou est-ce que c’est venu par habitude, par tes boulots, par tes potes ?

En fait, c’est grâce à ma famille, et malgré leurs jobs de survie. C’est ce que les gens ne comprennent pas : ce n’est pas parce qu’on n’a pas de sous qu’on est forcément débiles. Mes parents ont toujours eu un vocabulaire trop marrant, utilisé des mots soutenus au milieu d’autres plus habituels. Ils étaient chics ! Ils ont toujours porté une attention importante au vocabulaire, au fait de ne pas faire de fautes.

Ça m’a apporté au final de bien aimer les mots, chaque mot doit être à la bonne place, les accords doivent être bien faits, etc. ; mais aussi le fait d’être « empathique » vis-à-vis des autres manières de parler.

 

Est-ce que tu penses que ce langage t’aide à mettre sur les choses d’autres mots, à les souligner différemment ?

Ouais ! En fait, tout ce que je fais, quel que soit le médium, c’est un essai de poésie injecté autre part que là où ça devrait être. Mais il n’y a pas que moi qui fais ça. Je pense par exemple à Baptiste Lecaplain, qui a un univers très décalé. Quand tu le vois, c’est un mec châtain avec le nez aquilin, donc tu te dis « OK, c’est juste un Normand ». Mais il a une nécessité d’injecter du rêve et de l’absurde dans le quotidien.

Il y a aussi Yacine Belhousse, un comédien qui a un univers également très barré, et c’est chanmé parce qu’il t’emmène vraiment loin, depuis la porte de la Chapelle vers des extraterrestres qui sont en fait des clés, et ce sont des clés qui ont perdu leurs clés. Je trouve ça tellement joli de faire un Boggle avec plein d’univers, de tout secouer et de voir ce qui en ressort. Peut-être qu’on galère plus parce que ça n’a pas forcément de précédent, ce n’est pas nécessairement facile, on n’entre pas sur scène en déclarant : « Je ne sais pas si vous avez remarqué… » Les gens ont moins l’habitude d’entendre ça, mais on va y arriver ! De toute façon, on n’a que ça à foutre, non ?

Tu parlais tout à l’heure de bienveillance. En lisant ton roman, c’est un aspect qui nous a effectivement frappées plusieurs fois. C’était aussi le cas dans le livre BFF, avec Navie, dans lequel vous parlez pas mal de la rivalité dans laquelle on éduque les femmes. Est-ce que cette bienveillance envers les femmes est naturelle ou est-ce que tu l’as travaillée ?

Putain, vous posez vraiment de bonnes questions ! La réponse n’est pas évidente. Je pourrais mentir et dire que j’ai toujours eu un esprit de sororité très fort, mais non, je ne pense pas…

Je crois que le souci, en réalité, c’est de ne pas transformer cette rivalité en autre chose, de vouloir sauver tes copines, tes potes, tes mecs, tes meufs, etc. En l’occurrence, ce n’est pas une qualité non plus parce que ce n’est pas égalitaire.

Ce n’est pas facile de rester à sa place, parce que c’est un endroit qu’on ne connaît pas très bien. Même avec ses amis, ce n’est pas facile. Ce n’est pas forcément une qualité de dire : « Moi, on peut m’appeler à 4 h du mat’ et j’suis là ». Non, parce que c’est chiant en fait. Ça donne le sentiment d’être indispensable, et c’est quand même un truc où tu te la racontes et où t’attends un peu quelque chose de la personne que tu as « sauvée ». Donc non, ça n’a pas été évident – et tu vois, j’y réfléchis.

 

Plusieurs fois dans ton roman, tu commences des descriptions parfois un peu négatives, notamment de femmes, que tu termines avec beaucoup de bienveillance, par « on pourrait être copines ». Comme la meuf de l’île d’Yeu, qui a raison à la fin. Ça désarçonne les lecteur·rices.

C’est qu’il n’y a pas de bonne manière. C’est ça qui est chiant et qui crée un vide intersidéral. Je ne sais pas si ça vous fait ça, mais je me dis parfois : « Ouah, à quoi on sert en fait ? » Tu tombes dans un vortex où tu commences à réfléchir et tu te dis : « Je suis là, je suis pas là : c’est pareil. » C’est cool si les gens sont contents de me voir quand j’arrive ou pensent à m’envoyer un texto pour mon anniversaire, mais en vrai, si tu prends du recul sur tout, on s’en fout : c’est ça qui est chaud !

 

On parlait tout à l’heure de sororité et de solidarité féminine ; en regardant un peu ton parcours, il nous a semblé que tu avais fait pas mal de rencontres, notamment de nanas, qui t’ont amenée dans des directions différentes. La solidarité féminine est un concept important pour toi ?

De ouf ! Et là, pour le coup, ça l’a toujours été, j’ai toujours eu des copines très proches. J’en attends beaucoup des meufs, c’est aussi un revers, parce que mes copines me déçoivent parfois.

 

Tu en attends plus des meufs que des mecs ?

Oui, je pense.

 

Tu sais pourquoi ?

Je crois : parce qu’on est là, on mène notre barque. Cela dit, les hommes aussi, c’est pas le problème, c’est vraiment pas contre eux. Mais moi, en tant que femme, je sais ce qu’on fait, je sais ce que ça nous coûte. Je suis vraiment très émue et ravie d’avoir des alliés de l’autre genre, et je les remercie. C’est très important, c’est vraiment super qu’ils comprennent qu’on en chie des ronds de chapeaux.

Dans mon travail, je suis plus dure et plus didactique avec les meufs quand je vois qu’elles tiennent des propos problématiques, parce que, sérieusement, on n’a pas le temps de se tirer dans les pattes. Meuf, fais attention, tu as une responsabilité, surtout aujourd’hui où, grâce au ciel, on a la parole et il ne faut pas qu’on déconne sur comment on construit ce qu’on dit. Quand des meufs disent : « Ouais, t’as grossi », je réponds : « Non mais so what, quoi. C’est vraiment ton seul problème ? » Je sens que je suis un peu plus agressive. Parce qu’aux gars, je dis : « C’est bon, tu as raison. Tu sais quoi ? Traîne avec moi une journée et on en reparle après, on verra si tu vas pas me dire : “Je suis épuisé, putain, sortez-moi de là”. » Je vois bien que même ceux qui sont de bonne foi ne comprennent pas à 100 % ce qu’on vit, ce à quoi on aspire.

 

Tout à l’heure, tu parlais de ton corps, ça nous fait penser à plusieurs photos que tu avais postées sur Instagram, accompagnées d’une longue légende axée body positive. C’est quoi ton rapport à ton corps ?

Je ne suis pas pudique. Pas parce que je suis exhib’, je précise parce qu’on oppose souvent pudeur et exhibitionnisme… Mes copines, même pour rigoler, disent : « Non mais SML elle est exhibitionniste ». Non, c’est juste qu’il n’y a pas de raison que je cache mon corps plus que n’importe qui. J’ai même d’autres copines qui me disent : « Putain, c’est court, hein ? »

 

Sérieusement ?

Oui ! Mais juste par réflexe, comme un atavisme. Je suis une femme, il paraît que je suis bonne, OK (pour une certaine partie de la population, encore une fois, ce n’est pas général), mais mon corps est un outil. On avait fait une émission sur la pudeur avec Adrien Ménielle, on avait à peu près le même rapport à tout ça : nos corps sont des instruments. Mise à part la cigarette (mon seul vice !), j’essaie de le chérir, de bien l’habiller parce que c’est une de mes passions, d’en prendre soin, d’être gentille. Quand on m’oppose une résistance, genre « c’est trop court », je me dis que je ne décide pas pour les autres, donc il n’y a aucune raison, vraiment, qu’ils décident pour moi ! Ce que je réponds, c’est que c’est de la paresse intellectuelle de regarder comment je suis habillée plutôt que d’écouter ce que je dis.

Est-ce que tu pourrais nous parler du podcast féministe que tu animes avec Navie ? Il nous semble que c’est un outil assez chouette pour démocratiser une parole féminine hyper libre, un peu différente et décalée. Est-ce que c’est l’un de vos combats ?

L’Émifion a toujours été un peu militante. Non pas qu’on soit plus malignes que tout le monde, mais on a toujours envie que les gens se sentent bien. On a vécu des choses très différentes plus jeunes, mais on a toujours été tributaires du regard des autres, notamment du regard des hommes – puisqu’on est hétérosexuelles toutes les deux –, et c’était important pour nous qu’il y ait une nouvelle voix. On l’a fait une fois lors d’une Nuit originale et ça a fonctionné. Aujourd’hui, on aimerait bien faire autre chose (ça fait deux ans et demi maintenant), mais les gens nous disent : « Nooooon, n’arrêtez jamais ! » Parfois, on répète les mêmes messages, mais avec la notoriété vient la responsabilité. C’est donc à nous de savoir si on a envie de continuer ou pas [Spoiler alert : depuis cette interview, leur décision est prise : c’est fini !, ndlr], mais en tout cas il faudra faire quelque chose. Soit quelqu’un reprend, soit on continue…

 

On a grandi avec Doc et Difool, et qu’est-ce que ça aurait été bien d’avoir deux meufs à la place, avec des discours féministes !

C’est fou, parce que tout le monde le pense ! Les gens sont traumatisés de quasiment tout ce qui concerne leur sexualité, leur sensualité ou leur genre – parce qu’on dit les meufs, mais il n’y a pas que les meufs. Il y a une représentation publique des hommes forts, musclés et qui sont de très bons copains. Ils ont été biberonnés à une manière de faire l’amour qui ne correspond pas à la réalité et souffrent d’une injonction folle à être sexuels. On a appris pendant l’émission, au fur à mesure des « édifions », on s’est appris aussi, on a réalisé des choses. Je sens que je suis en train d’évoluer par rapport à ma sexualité, par exemple. Avant, je faisais tout bien comme il faut et je pensais que je kiffais. En fait, c’est par phases : aujourd’hui, il y a des fois où je n’ai pas d’intérêt pour le sexe, contrairement à avant où je me forçais un peu, parce que « c’est comme ça qu’on garde quelqu’un ». C’est en train d’évoluer, et c’est quand même une grosse avancée.

 

De quels succès te sens-tu la plus fière ?

Déjà du livre. Mais en fait, ce serait plutôt quelque chose qui en découle : le court-métrage qui est issu du chapitre sur les plans cul. Ça a vraiment été beaucoup de travail. J’ai appelé des nouveaux copains et des gens que je connaissais depuis des années, qui ont appelé d’autres gens. Tout s’est fait assez naturellement et de façon très positive, on m’a fait confiance et j’ai pu faire confiance à des gens. Pour moi, c’est vraiment à ça que servent les moments où tu te dis : « Mais j’en chie, j’en chie, c’est pas possible ! » Au bout d’un moment, ça sert à quelque chose, c’est pas gratuit, tous ces moments où il est 18 h et que t’as qu’envie de fumer des clopes chez toi et que « J’ai pas envie d’appeler quelqu’un et personne m’appelle et je suis toute seule et j’ai déjà fumé 22 clopes alors qu’il est que 18 h, et que j’ai commencé ce matin avec une clope et un café au réveil et que vraiment il faut pas faire ça », etc. Tous ces moments-là de « Taz de Tasmanie », ça sert au final à ce que ça marche, si t’es droit dans ton délire et que tu es gentil·le et bienveillant·e.

C’était très émouvant pour moi de voir que tout le monde était là et prenait le projet au sérieux autant que moi, alors que franchement, il y a seulement ma gueule et celle de Jérôme [Niel]. Mais on a travaillé, il y a eu un mois de prépa, deux semaines de tournage, on a tourné 24 h en 48 h, c’était vraiment chaud… Je ne pensais que ça allait faire 1 000 vues et que les gens allaient se dire : « Oh, OK » et pas calculer, j’étais trop fière [aujourd’hui, plus de 170 000 vues, ndlr]. Et de voir que ça a un effet boule de neige, en amont et en aval : j’ai été contactée pour en faire d’autres.

 

Quelles sont tes ambitions pour la suite, tes projets, tes envies ?J’aimerais bien faire d’autres chapitres en courts-métrages, j’aimerais bien en faire un truc au cinéma, mais pas en premier lieu, pour continuer à installer mon univers et que les gens n’aient pas à raquer pour ma gueule tout de suite, sans me connaître et sans leur avoir donné envie. Je préfèrerais d’abord donner quelque chose à la communauté, pour qu’ensuite ils donnent 10 balles pour aller au cinéma. Et je voudrais montrer les gens, les « petites » gens. Je ne sais pas si vous avez vu Quand la mer monte, de Yolande Moreau. Ça tue, c’est trop bien ! C’est l’histoire d’une comédienne qui fait une petite tournée. Elle a son matos dans le break, et on voit la solitude, on voit la beauté de certains moments, on voit les rencontres – la vie quoi, sans forcément que ce soit fancy. C’est ce genre de cinéma que j’aimerais faire, si toutefois un jour j’en saisis l’opportunité.

 

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Illustration : Elisa Renouil, d’après une photographie de Laura Gilli

 

 

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